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“Monsieur, dit le capitaine Nemo, en me montrant les instruments suspendus aux parois de sa chambre, voilà les appareils dont j'ai besoin pour naviguer dans les parties les plus profondes de la mer.”
Monsieur, dit le capitaine Nemo, en me montrant les instruments suspendus aux parois de sa chambre, voilà les appareils dont j'ai besoin pour naviguer dans les parties les plus profondes de la mer. Ici se termine la part visible de ce salon, mais cette caverne artificielle s'étend jusqu'au cœur du navire. Le Nautilus est tout ce que je possède. Je l'ai construit moi-même, pièce par pièce, dans le plus grand secret. Ses plans, dessinés par moi, furent exécutés sur mes indications par mes hommes et par des ouvriers dispersés sur toute la surface du globe, chacun ignorant la destination de son travail. La coque a été forgée dans les ateliers de la Creusie, les hélices chez Scott à Cardiff, le réservoir dans les usines du Creusot, l'acier au furniste suédois Motala. Chaque pièce est venue à moi sans que je révèle à personne ce que j'allais en faire.
Vous comprenez maintenant, continua-t-il, que j'ai le droit d'être l'homme que je suis. La mer ne m'appartient pas plus qu'à vous, mais elle m'appartient tout autant. Je la parcours librement, sans en demander la permission à aucun gouvernement. Elle n'appartient pas aux despotes. À sa surface, ils peuvent encore exercer leurs droits iniques, s'y battre, s'y dévorer, s'y absorber avec tous les horreurs de la terre. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'éteint, leur puissance disparaît. Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement est l'indépendance ! Là je ne reconnais aucun maître ! Là je suis libre !
Le capitaine Nemo s'était animé soudain dans cette affirmation de liberté. Et puis il ajouta d'un ton plus calme : « J'ajouterai que la mer est le vaste réservoir de la nature, où roulent des masses d'eaux dont les dimensions défient toute imagination. Le globe tout entier est recouvert d'eau sur les quatre cinquièmes de sa surface. N'est-il pas curieux de penser que le grand océan occupe à lui seul une surface de deux cent cinquante millions de milles carrés ?
La terre n'offre pas des continents aussi étendus que la mer. Le sol émergé ne représente que la trente-septième partie du globe, et cet être solide, cette île, on n'en connaît encore qu'une faible portion. Que de régions inconnues ! Que de peuples dont l'existence est ignorée ! Que de terres qui attendent leurs découvreurs !
La mer fournit tous mes besoins. Tantôt je jette mes filets, et je ramène des poissons abondants et délicats. Tantôt je vais chasser dans ces forêts lointaines qui sont le domaine de la mer. Là croissent des arbres gigantesques, des plantes tarabiscotées, des coraux. C'est un monde à part, un monde qui n'appartient à personne, où je suis chez moi.
Le capitaine me regardait avec attention, et il reprit : « Vous voyez que la mer me nourrit, me vêt, me chauffe. Son sel conserve mes aliments. Son eau distillée me donne l'eau pure dont j'ai besoin. Son action me fournit le sodium qui compose mon électricité. Et cette électricité anime tout mon navire, le chauffe, l'éclaire.
Puisqu'il ne m'est pas possible d'avoir des relations avec la terre, j'ai pu me procurer, à l'aide de la mer, tout ce qui m'est nécessaire. La mer m'a donné un livret où j'écris mes pensées, des habits que je ne porte plus guère, des instruments de travail, des armes pour me défendre. Et quand je veux rêver, je vais m'asseoir sous ces vitres et contempler l'océan infini.
Là, continua le capitaine Nemo en désignant les tableaux suspendus aux parois du salon, ce sont quelques-uns des chefs-d'œuvre des maîtres que j'ai pu rassembler. Pour moi, les artistes morts depuis plusieurs siècles sont mes contemporains. Les morts sont égaux avec les vivants. Un tableau mort depuis longtemps est aussi vivant qu'un tableau fait hier. C'est un amas de toiles que j'ai pu accumuler pendant mes voyages, et que je me suis procuré dans les ventes publiques.
Je suis ce que je suis, et je ne suis pas ce que les autres veulent que je sois. J'ai rompu avec la société tout entière pour des motifs que moi seul ai le droit d'apprécier. J'ai donc obéi à des raisons qui ne pouvaient que m'engager à cette solitude. Je n'ai pas besoin de juges, encore moins de confidents. Je ne crois pas que l'humanité soit destinée à la misère, mais je crois que les efforts des hommes ne doivent pas aboutir à des œuvres de destruction. Je suis pour la paix, et je hais la guerre.
Je suis pour ceux qui luttent, murmura-t-il avec une étrange passion, pour les nations opprimées, et je suis avec eux jusqu'à la mort !
Il y a dans l'océan une solitude parfaite, mais que la mer anime et vivifie. L'océan est le sanctuaire où les passions se calment. Je n'ai pas à rendre compte à personne de mes actes. J'appartiens à la mer, disait-il, et je vis de la mer. Que me veut-on ? Je suis libre, absolument libre, et ma liberté est sans limite. Je m'évade du monde pour vivre dans le monde de la mer, où l'homme peut marcher libre de tout esclavage.