Extrait de l’anthologie publique

Jules Verne · Voyage au centre de la Terre · Chapitre 10, paragraphes 29-66

4 min de lecture

“demanda mon oncle d’un air bonhomme, en essayant de modérer l’éclair de ses yeux.”

— Hein ? fit ce dernier.

— Oui ! tout s’explique, tout s’enchaîne, tout est clair, et je comprends pourquoi Saknussemm, mis à l’index et forcé de cacher les découvertes de son génie, a dû enfouir dans un incompréhensible cryptogramme le secret…

— Quel secret ? demanda vivement M. Fridriksson.

— Un secret qui… dont…, répondit mon oncle en balbutiant.

— Est-ce que vous auriez quelque document particulier ? reprit notre hôte.

— Non… Je faisais une pure supposition.

— Bien, répondit M. Fridriksson, qui eut la bonté de ne pas insister en voyant le trouble de son interlocuteur. J’espère, ajouta-t-il, que vous ne quitterez pas notre île sans avoir puisé à ses richesses minéralogiques ?

— Certes, répondit mon oncle ; mais j’arrive un peu tard ; des savants ont déjà passé par ici ?

— Oui, monsieur Lidenbrock ; les travaux de MM. Olafsen et Povelsen exécutés par ordre du roi, les études de Troïl, la mission scientifique de MM. Gaimard et Robert, à bord de la corvette française la Recherche, et dernièrement, les observations de savants embarqués sur la frégate la Reine-Hortense, ont puissamment contribué à la reconnaissance de l’Islande. Mais, croyez-moi, il y a encore à faire.

— Vous pensez ? demanda mon oncle d’un air bonhomme, en essayant de modérer l’éclair de ses yeux.

— Oui. Que de montagnes, de glaciers, de volcans à étudier, qui sont peu connus ! Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont qui s’élève à l’horizon. C’est le Sneffels.

— Ah ! fit mon oncle, le Sneffels !

— Oui, l’un des volcans les plus curieux et dont on visite rarement le cratère.

— Éteint ?

— Oh ! éteint depuis cinq cents ans.

— Eh bien ! répondit mon oncle, qui se croisait frénétiquement les jambes pour ne pas sauter en l’air, j’ai envie de commencer mes études géologiques par ce Seffel… Fessel… comment dites-vous ?

— Sneffels, reprit l’excellent M. Fridriksson. »

Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin ; j’avais tout compris, et je gardais à peine mon sérieux à voir mon oncle contenir sa satisfaction qui débordait de toutes parts ; il essayait de prendre un petit air innocent qui ressemblait à la grimace d’un vieux diable.

« Oui, fit-il, vos paroles me décident ! Nous essayerons de gravir ce Sneffels, peut-être même d’étudier son cratère !

— Je regrette bien, répondit M. Fridriksson, que mes occupations ne me permettent pas de m’absenter ; je vous aurais accompagné avec plaisir et profit.

— Oh ! non, oh ! non, répondit vivement mon oncle ; nous ne voulons déranger personne, monsieur Fridriksson ; je vous remercie de tout mon cœur. La présence d’un savant tel que vous eût été très utile, mais les devoirs de votre profession… »

J’aime à penser que notre hôte, dans l’innocence de son âme islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle.

« Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer par ce volcan. Vous ferez là une ample moisson d’observations curieuses. Mais, dites-moi, comment comptez-vous gagner la presqu’île de Sneffels ?

— Par mer, en traversant la baie. C’est la route la plus rapide.

— Sans doute ; mais elle est impossible à prendre.

— Pourquoi ?

— Parce que nous n’avons pas un seul canot à Reykjawik.

— Diable !

— Il faudra aller par terre, en suivant la côte. Ce sera plus long, mais plus intéressant.

— Bon. Je verrai à me procurer un guide.

— J’en ai précisément un à vous offrir.

— Un homme sûr, intelligent ?

— Oui, un habitant de la presqu’île. C’est un chasseur d’eider, fort habile, et dont vous serez content. Il parle parfaitement le danois.

— Et quand pourrai-je le voir ?

— Demain, si cela vous plaît.

— Pourquoi pas aujourd’hui ?

— C’est qu’il n’arrive que demain.

— À demain donc, » répondit mon oncle avec un soupir.