Extrait de l’anthologie publique

Jules Verne · Voyage au centre de la Terre · Chapitre 11, paragraphes 12-32

4 min de lecture

“Hans, le traité conclu, se retira tout d’une pièce.”

Quatre chevaux devaient être mis à sa disposition, deux pour le porter, lui et moi, deux autres destinés à nos bagages. Hans, suivant son habitude, irait à pied. Il connaissait parfaitement cette partie de la côte, et il promit de prendre par le plus court.

Son engagement avec mon oncle n’expirait pas à notre arrivée à Stapi ; il demeurait à son service pendant tout le temps nécessaire à ses excursions scientifiques, au prix de trois rixdales par semaine. Seulement, il fut expressément convenu que cette somme serait comptée au guide chaque samedi soir, condition sine qua non de son engagement.

Le départ fut fixé au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au chasseur les arrhes du marché, mais celui-ci refusa d’un mot.

« Efter, fit-il.

— Après, » me dit le professeur pour mon édification.

Hans, le traité conclu, se retira tout d’une pièce.

« Un fameux homme ! s’écria mon oncle ; mais il ne s’attend guère au merveilleux rôle que l’avenir lui réserve de jouer.

— Il nous accompagne donc jusqu’au…

— Oui, Axel, jusqu’au centre de la terre. »

Quarante-huit heures restaient encore à passer ; à mon grand regret, je dus les employer à nos préparatifs ; toute notre intelligence fut employée à disposer chaque objet de la façon la plus avantageuse, les instruments d’un côté, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-là. En tout quatre groupes.

Les instruments comprenaient :

1o Un thermomètre centigrade de Eigel, gradué jusqu’à cent cinquante degrés, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop, si la chaleur ambiante devait monter là, auquel cas nous aurions cuit. Pas assez, s’il s’agissait de mesurer la température de sources ou toute autre matière en fusion.

2o Un manomètre à air comprimé, disposé de manière à indiquer des pressions supérieures à celles de l’atmosphère au niveau de l’Océan. En effet, le baromètre ordinaire n’eût pas suffi, la pression atmosphérique devant augmenter proportionnellement à notre descente au-dessous de la surface de la terre.

3o Un chronomètre de Boissonnas jeune de Genève, parfaitement réglé au méridien de Hambourg.

4o Deux boussoles d’inclinaison et de déclinaison.

5o Une lunette de nuit.

6o Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d’un courant électrique, donnaient une lumière très portative, sûre et peu encombrante.

Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co, et de deux revolvers Colt. Pourquoi des armes ? Nous n’avions ni sauvages ni bêtes féroces à redouter, je suppose. Mais mon oncle paraissait tenir à son arsenal comme à ses instruments, surtout à une notable quantité de fulmicoton inaltérable à l’humidité, et dont la force expansive est très supérieure à celle de la poudre ordinaire.

Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une échelle de soie, trois bâtons ferrés, une hache, un marteau, une douzaine de coins et pitons de fer, et de longues cordes à nœuds. Cela ne laissait pas de faire un fort colis, car l’échelle mesurait trois cents pieds de longueur.

Enfin il y avait des provisions ; le paquet n’était pas gros, mais rassurant, car je savais qu’en viande concentrée et en biscuits secs il contenait pour six mois de vivres. Le genièvre en formait toute la partie liquide, et l’eau manquait totalement ; mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les sources pour les remplir ; les objections que j’avais pu faire sur leur qualité, leur température et même leur absence, étaient restées sans succès.

Pour compléter la nomenclature exacte de nos articles de voyage, je noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux à lames mousses, des attelles pour fracture, une pièce de ruban en fil écru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour saignée, toutes choses effrayantes ; de plus, une série de flacons contenant de la dextrine, de l’alcool vulnéraire, de l’acétate de plomb liquide, de l’éther, du vinaigre et de l’ammoniaque, toutes drogues d’un emploi peu rassurant ; enfin les matières nécessaires aux appareils de Ruhmkorff.