Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre VII, § 1-9

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“S’il s’agit d’un discours, il faut regarder à chaque mot ; s’il est question d’un acte, il faut regarder à l’intention.”

Qu’est-ce que le vice ? C’est ce que tu as vu cent fois dans ta vie. Mais ce n’est pas seulement pour le mal, c’est aussi pour tout ce qui t’arrive, que tu peux te dire que ce sont là des choses que tu as déjà vues mille fois. De tous côtés, en haut, en bas, il n’y a que répétition de choses semblables, remplissant les histoires des âges reculés, les histoires des temps plus récents, les histoires contemporaines, et remplissant, même à l’heure ou nous parlons, nos cités et nos familles. C’est qu’il n’y a rien de nouveau dans le monde, et toutes les choses sont tout ensemble habituelles et passagères.

Comment pourrais-tu faire mourir en toi les jugements que tu formes, autrement qu’en éteignant les perceptions sensibles qui y correspondent, et qu’il ne tient absolument qu’à toi de raviver ? Je puis toujours m’en faire l’idée qu’il faut en avoir ; et, du moment que je le puis, pourquoi m’en troubler ? Les choses du dehors, puisqu’elles ne résident pas dans mon esprit, ne peuvent absolument quoi que ce soit sur mon esprit lui-même. Sois donc dans cette disposition ; et te voilà dans le vrai. Tu peux alors te faire une vie nouvelle. Examine encore une fois les choses comme tu les as vues naguère ; car c’est là précisément se faire une nouvelle vie.

Les vains raffinements du luxe, les pièces jouées au théâtre, ces immenses assemblées, ces troupeaux, ces combats de gladiateurs, tout cela est comme un os jeté aux chiens, comme un morceau de pain lancé aux poissons du vivier, comme les labeurs des fourmis s’épuisant à traîner leur fardeau, comme les courses extravagantes des souris effarées, comme des marionnettes qu’un fil fait mouvoir. Contre toutes ces séductions, il faut savoir conserver son cœur parfaitement calme, et ne pas montrer non plus un mépris trop altier. Mais du moins, tu peux en tirer cette conséquence que, tant vaut l’homme, tant valent les choses auxquelles il donne ses soins.

S’il s’agit d’un discours, il faut regarder à chaque mot ; s’il est question d’un acte, il faut regarder à l’intention. Dans ce dernier cas, il importe tout d’abord d’apprécier le but que l’agent poursuivait, de même que, dans l’autre, il ne faut apprécier que l’expression dont on s’est servi.

Mon intelligence suffit-elle, ou ne suffit-elle pas pour faire une chose que je désire ? Si elle suffit, je m’en sers pour accomplir mon œuvre, comme d’un instrument que m’a donné la nature qui régit l’univers. Si mon intelligence à elle seule ne suffit point, ou je m’en remets du travail sur quelqu’un qui peut l’exécuter mieux que moi, à moins que ce ne soit mon devoir de le faire personnellement ; ou bien, je le fais dans la mesure de mes forces, en m’adjoignant un auxiliaire, qui, sous ma direction, peut en se réunissant à moi, satisfaire en temps opportun à ce qu’exige l’utilité commune ; car ce que je fais, à moi seul ou avec le secours d’un autre, ne doit jamais avoir qu’un seul but, l’intérêt commun et la bonne harmonie du monde.

Combien d’hommes jadis célèbres dans la terre entière sont déjà livrés à l’oubli ! Combien de gens qui les ont célébrés sont depuis longtemps disparus !

Ne rougis pas de recevoir l’aide d’autrui ; car ton but, c’est d’accomplir le devoir qui t’incombe, comme un soldat qui monte à l’assaut. Eh bien, que ferais-tu si, blessé à la jambe, tu ne pouvais à toi seul franchir la brèche, mais que tu le pusses grâce au secours d’un autre ?

Que l’avenir ne te trouble pas ; tu l’aborderas, s’il le faut, en portant dans tout ce qu’il te réserve cette même raison qui t’éclaire sur les choses du moment.

Toutes les choses sont entrelacées entre elles ; leur enchaînement mutuel est sacré ; et il n’est rien pour ainsi dire qui soit isolé de toute relation avec quelque autre objet. Les choses sont toutes coordonnées ; et elles contribuent au bon ordre du même monde. Dans son unité, ce monde renferme tous les êtres sans exception ; Dieu, qui est partout, est un ; la substance est une ; la loi est une également ; la raison, qui a été donnée à tous les êtres intelligents, leur est commune ; enfin la vérité est une, de même qu’il n’y a qu’une seule et unique perfection pour tous les êtres d’espèce pareille, et pour tous ceux qui participent à la même raison.