Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre VII, § 19-29

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“Tu es bien près de tout oublier ; et tout est bien près de te rendre un égal oubli.”

Tous les corps, quels qu’ils soient, sont entraînés dans la substance universelle, comme dans un irrésistible torrent, de même nature que le tout, coopérant à l’œuvre commune, comme nos organes se correspondent entre eux. Que de Chrysippes, que d’Épictètes, le temps n’a-t-il pas déjà engloutis ! Le même sort attend tout homme et toute chose, quels qu’ils puissent être.

Je n’ai qu’une préoccupation, c’est de ne jamais faire, de mon plein gré, rien qui soit contraire à la constitution naturelle de l’homme, de ne jamais rien faire autrement que ne le veut cette constitution, ni, si elle ne le veut point, au moment où je le fais.

Tu es bien près de tout oublier ; et tout est bien près de te rendre un égal oubli.

C’est une vertu propre de l’homme d’aimer ceux mêmes qui nous offensent. Tu ressentiras cette facile indulgence, si tu te rappelles que ces hommes sont de ta famille ; que c’est par ignorance et sans le vouloir qu’ils commettent ces fautes ; que, dans bien peu de temps, vous serez morts les uns et les autres ; et, par-dessus tout, tu seras indulgent, si tu te dis que l’offenseur ne t’a fait aucun tort ; car il n’a pu pervertir en toi le principe supérieur qui te dirige.

L’universelle nature façonne la substance universelle comme une cire. Ainsi, elle en fait tantôt un cheval ; et, le dissolvant, elle se sert de sa matière pour créer un arbre ; puis, elle se sert de l’arbre, pour en faire tel autre être. Mais chacun de ces êtres ne subsiste qu’un instant ; et il n’est pas plus fâcheux pour un coffre d’être disloqué que d’être construit.

Un air courroucé du visage est par trop contraire à la nature, puisque souvent la physionomie s’y gâte, et qu’à la fin elle disparaît si complètement que rien ne peut plus ensuite la ramener. Si cette remarque est vraie, applique-toi à en tirer cette conséquence que la colère elle-même est contraire à la raison ; car si l’on perd, en s’y livrant, jusqu’à la conscience de ses fautes, quel motif de vivre pourrait-on encore conserver ?

La nature qui ordonne et régit l’univers va dans un instant changer tout ce que tu vois ; de la substance de ces êtres, elle en formera d’autres, comme avec la substance de ceux-ci elle en formera d’autres encore, afin que l’univers soit éternellement jeune et nouveau.

Si quelqu’un se conduit mal à ton égard, demande-toi quelle idée il a dû se faire du bien et du mal pour s’être oublié ainsi envers toi. À ce point de vue, tu le prendras en pitié, et tu n’éprouveras plus ni surprise ni colère ; car, ou bien tu avais toi-même une opinion identique à la sienne, ou une opinion du moins analogue sur ce qu’il était bon de faire ; et alors il n’y a qu’à pardonner. Mais si des fautes de ce genre ne te paraissent ni un bien ni un mal, alors il te sera encore bien plus facile d’être indulgent pour quelqu’un qui n’a que le tort d’avoir de mauvais yeux.

Ne pense jamais à ce qui te manque comme si déjà tu l’avais ; parmi les choses que tu possèdes, préfère ce qu’il y a de mieux ; en les considérant, remets-toi en mémoire les moyens qui devraient te les procurer, si elles venaient à te manquer. Toutefois prends bien garde de ne pas contracter l’habitude de les estimer si haut que, si quelque jour elles venaient à t’échapper, tu en fusses troublé profondément.

Replie-toi souvent sur toi-même ; car le principe raisonnable qui nous gouverne a cette nature spéciale de pouvoir se suffire absolument à lui seul, en pratiquant la justice, et de trouver dans cette vertu le repos qu’il cherche.

Efface les trop vives couleurs des impressions sensibles ; apaise l’excitation de tes nerfs ; borne-toi au moment actuel de la durée ; rends-toi bien compte de ce qui arrive, soit à toi, soit à un autre de tes semblables. Partage et analyse l’objet qui t’occupe, pour y bien distinguer la cause et la matière. Pense souvent à l’heure suprême. Laisse la faute à qui l’a commise, dans les conditions où il a pu la commettre.