Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre VIII, § 19-28

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“Tu as bien raison d’apporter tant de soin à tout cela ; car c’est aujourd’hui que tu veux devenir homme de bien plutôt encore que demain.”

Tout a été fait en vue d’un certain résultat, le cheval, la vigne. T’en étonnes-tu ? Le soleil même te dira : « J’ai été fait dans tel but. » Les autres Dieux en pourront dire autant. À quelle intention as-tu donc été fait toi-même ? Est-ce pour le plaisir ? Examine un peu si la raison te permet de le croire.

La nature se propose toujours un but, et elle ne s’occupe pas moins de la fin des choses que de leur origine et de leur existence. Elle ressemble assez à un joueur de ballon. Est-ce donc un bien pour le ballon de monter si haut ? Est-ce un mal de descendre si bas, ou même de tomber tout à fait ? Est-ce un bien pour la bulle d’air de se soutenir ? Est-ce un mal pour elle de crever ? Est-ce un bien, est-ce un mal pour la lampe de briller ou de s’éteindre ?

Retourne un peu le corps en tous sens, et demande-toi ce qu’en font la vieillesse, la maladie, la débauche. La vie est bien courte pour celui qui loue et pour celui qui est loué, pour celui qui célèbre un nom illustre et pour celui dont le nom est célébré. Ajoute que ce bruit se fait dans un coin de cette région de la terre où nous sommes. Et encore, dans ce coin même, tous ne s’entendent pas entre eux ; et il n’y a pas même un individu qui s’entende avec lui-même ! Et la terre tout entière n’est qu’un point dans l’univers !

Applique bien ton attention à l’objet qui t’occupe, au jugement que tu en portes, à l’acte qui est la suite de ce jugement, et aux paroles qui te servent pour l’exprimer. Tu as bien raison d’apporter tant de soin à tout cela ; car c’est aujourd’hui que tu veux devenir homme de bien plutôt encore que demain.

Dois-je faire quelque chose, je tâche de le faire en le rapportant à l’intérêt des hommes, mes semblables. Un accident me survient-il, je l’accepte en le rapportant aux Dieux, et à la source de toutes choses, d’où s’épanchent, en s’enchaînant, tous les événements de l’univers.

Vérus meurt avant Lucille ; puis Lucille meurt à son tour ; Maximus avant Sécunda, puis Sécunda ; Diotimus, avant Épitynchanus ; puis Épitynchanus ; Antonin, avant Faustine ; puis, Faustine ; il en va ainsi de toutes choses. Adrien avant Céler, puis Céler à son tour. Et tous ces autres êtres à l’esprit si vif, si prévoyant de l’avenir, si haut, où sont-ils à cette heure ? Où sont ces philosophes de tant d’intelligence, Charax, Démétrius le platonicien, et Eudémon, et tant d’autres qui les valaient ? Tout cela a vécu un jour ; et, depuis longtemps, tout cela est mort. Il en est qui n’ont pas même laissé le moindre souvenir après eux ; on a parlé quelque temps de ceux-ci ; déjà on ne dit même plus un mot de ceux-là. Pense donc à eux en te disant aussi qu’il faudra, pour toi comme pour eux, que le composé chétif que tu formes se désagrège un jour, que le souffle qui t’anime s’éteigne, ou se déplace, et qu’il aille recevoir ailleurs une autre vie.

La vraie joie de l’homme, c’est de faire ce qui est propre à l’homme. Or le privilége de l’homme, c’est d’être bienveillant à l’égard de ses semblables, de surmonter les agitations des sens, de discerner les perceptions qui méritent créance, et de contempler la nature universelle et l’ensemble des faits dont elle règle le cours.

Trois relations que nous avons à soutenir : la première avec la cause matérielle qui enveloppe et compose notre corps ; la seconde avec la cause divine, d’où tout procède pour tous les êtres sans exception ; enfin la troisième avec nos compagnons d’existence.

Ou la douleur est un mal pour le corps, et dès lors c’est à lui de le dire ; ou elle est un mal pour l’âme. Mais l’âme peut toujours conserver son calme parfait et son absolue sérénité, en n’admettant pas que la douleur soit un mal. C’est qu’en effet le jugement, l’émotion, le désir et l’aversion sont toujours au-dedans de nous ; et il n’y a pas de mal qui soit assez puissant pour pénétrer jusque-là.