Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre VII, § 48-55

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“» Ou bien, c’est une simple dissolution d’organisations antérieures en atomes ; et cette dispersion, quelle qu’elle soit, ne porte que sur des éléments qui ne sentent rien.”

Voici une belle pensée de Platon :

« Quand on veut parler convenablement des choses humaines, il faut s’occuper aussi de toutes celles qui se présentent sur terre, en les considérant en quelque sorte de haut, pour en connaître la source et la valeur : immenses agglomérations d’individus, expéditions guerrières, agriculture, mariages, dissensions, naissances, morts, disputes des tribunaux, contrées désertes, peuples barbares de toute espèce, fêtes solennelles, lamentations funèbres, assemblées publiques ; il faut voir ce mélange de toutes choses, et l’harmonie qui sort de cette foule d’éléments contraires. »

Étudier le passé en remontant les siècles, et considérer les révolutions si nombreuses des Empires. Par ce moyen, on peut se faire une idée assez exacte de l’avenir ; car tous les événements futurs seront analogues à ceux du passé, et les choses ne peuvent pas sortir de l’ordre qu’elles suivent sous nos yeux. Ainsi, il est parfaitement égal de faire l’histoire humaine, ou pendant quarante ans, ou pendant quelques milliers d’années. Que pourrait-on voir de plus ?

« Ce que la terre enfante en son sein rentrera ;

Ce que l’air a produit dans l’air retournera,

Absorbé par le ciel, et par sa sphère immense. »

Ou bien, c’est une simple dissolution d’organisations antérieures en atomes ; et cette dispersion, quelle qu’elle soit, ne porte que sur des éléments qui ne sentent rien.

« Tout est vain : aliments, boissons, philtres, magie,

Pour repousser la mort et sauver notre vie. »

« Le vent qui nous emporte est soufflé par les Dieux ;

Il nous faut l’accepter sans pleurs, ni cris honteux. »

Un tel est plus adroit à la lutte. C’est vrai ; mais il n’est pas plus dévoué à l’intérêt commun ; il n’est pas plus modeste ; il n’est pas plus doux ; il n’est pas plus indulgent pour les erreurs de son prochain.

Quand une œuvre peut être accomplie conformément aux lois de la raison, qui régit également les Dieux et les hommes, on doit faire cette œuvre en toute sécurité ; car, dès que l’on peut atteindre un but utile, par une action régulière qui se développe selon les lois de l’organisation générale des choses, il n’y a jamais à craindre qu’on puisse en souffrir l’ombre d’un dommage.

Partout et toujours, trois choses dépendent uniquement de toi : accepter avec joie, et par pieuse obéissance aux Dieux, la destinée qui t’est faite présentement ; te conduire selon la justice envers les hommes avec qui tu vis à présent ; enfin, soumettre l’idée présente que tu as à un examen qui en éloigne toute erreur.

Ne regarde pas à ce que font les autres, sous la conduite de leur propre raison ; mais dirige exclusivement tes yeux sur la route que te trace la nature : et d’abord, la nature de l’univers, manifestée par les événements qui t’arrivent ; et ensuite, ta nature personnelle, qui se manifeste par les devoirs que tu as à remplir. Or, pour tout être, le devoir est la conséquence de l’organisation. Mais c’est en vue des êtres doués de raison que tous les autres êtres ont été faits, d’après le princcipe qui veut qu’en cela comme en tout le reste, les moins bonnes choses soient faites en vue des meilleures ; et les êtres raisonnables sont faits les uns pour les autres. Voilà pourquoi, dans l’organisation de l’homme, le devoir supérieur, c’est d’abord d’être dévoué à l’intérêt de la communauté ; en second lieu, c’est de ne point se livrer aux entraînements du corps ; car le propre de l’activité raisonnable et intelligente, c’est de se fixer des bornes à elle-même, et de ne point se laisser vaincre ni à la séduction des sens ni à celle des passions. Ces deux derniers principes, ceux des sens et des passions, sont en effet purement animaux, tandis que l’entendement revendique la première place et ne peut être dominé par aucun d’eux. L’entendement a pleinement droit à cet empire, puisque la nature veut précisément que ce soit lui qui se serve des principes inférieurs. Enfin, en troisième et dernier lieu, l’organisation douée de raison a ce privilége de pouvoir ne point faillir et ne point s’égarer. Qu’ainsi donc appuyé sur de tels secours, le principe qui doit nous diriger aille droit son chemin ; et, dès lors, il possède tout ce qui lui appartient et n’est qu’à lui.