Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre IV, § 1 à 13 (traduction de Mario Meunier)

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“Le bonheur de la vie consiste à faire chaque chose selon sa nature, et à accepter avec joie ce qui vient de la nature universelle.”

1. Ce qui est souverainement bon, c’est le règne intérieur de la raison, qui donne à l’homme force et sérénité. Lorsque ton âme est maîtresse d’elle-même, elle ne se laisse troubler par rien d’extérieur. Elle se suffit à elle-même et ne dépend que d’elle-même. Elle regarde l’univers comme un spectacle où tout se déroule selon l’ordre de la nature. Elle accepte ce qui lui arrive comme une conséquence de la raison universelle. Elle supporte avec patience les événements fâcheux, sachant qu’ils sont nécessaires et utiles au tout. Elle ne se révolte pas contre le destin, mais elle s’y soumet avec une volonté libre et éclairée.

2. Chaque fois que tu te réveilles le matin, dis-toi que tu vas rencontrer des hommes importuns, ingrats, insolents, fourbes, envieux et insociables. C’est qu’ils ignorent ce qui est bien et ce qui est mal. Mais moi, qui ai pénétré la nature du bien et du mal, et qui sais ce qui est vraiment beau et ce qui est vraiment honteux, je ne puis être blessé par aucun d’eux, ni me laisser égarer par leur égarement. Je ne puis non plus me fâcher contre mon prochain ni le haïr. Car nous sommes nés pour la coopération, comme les pieds, les mains, les paupières, les rangées de dents supérieures et inférieures. S’entr’aider est donc la loi de notre nature; et il est contraire à cette loi de se nuire mutuellement ou de s’abandonner.

3. Ce qui n’est pas utile à la ruche n’est pas non plus utile à l’abeille.

4. Les marins, les pilotes, les médecins, les philosophes, tous ceux qui exercent un art, ont leur but déterminé. Mais le but de l’homme raisonnable est de faire ce qui est conforme à sa nature. Et quelle est cette nature? Être doux, bienveillant, et ne pas se laisser dominer par les passions. Il ne faut pas non plus s’irriter contre les événements, car ils ne sont ni bons ni mauvais en eux-mêmes; ils ne le deviennent que par notre jugement.

5. Si tu es peiné de quelque chose, c’est que tu as oublié que tout arrive selon la nature de l’univers, et que la faute n’appartient qu’à toi qui juges mal. De plus, tu as oublié que tout ce qui t’arrive est pour toi une occasion de bien agir; que tu ne possèdes rien en propre, et que tu n’es qu’une partie du tout. Tu as oublié la parenté de tous les hommes avec l’ensemble de l’univers, et que la raison qui gouverne le monde est la même que celle qui est en toi.

6. Il faut donc te rappeler sans cesse ces principes, et les méditer en toute occasion. Ainsi, tu seras maître de toi-même, et tu ne seras esclave d’aucune chose extérieure.

7. Ne te laisse pas emporter par l’imagination des choses, mais examine-les en elles-mêmes, dépouille-les de tout ce qui n’est pas essentiel, et vois ce qu’elles sont réellement.

8. Tout ce qui t’arrive t’arrive selon la raison de l’univers. Il te faut donc le supporter avec joie et gratitude, car il est pour ton bien.

9. Quand tu es irrité contre quelqu’un, souviens-toi que tu es homme, et que l’homme est fait pour la douceur. Fais un effort pour comprendre son erreur, et pardonne-lui, car il n’agit que par ignorance.

10. Le bonheur de la vie consiste à faire chaque chose selon sa nature, et à accepter avec joie ce qui vient de la nature universelle. Il n’y a pas de plus grande satisfaction que de se sentir en harmonie avec soi-même et avec le monde.

11. Le temps de la vie humaine n’est qu’un point, et l’éternité est infinie de part et d’autre. Notre existence est un flux perpétuel, notre perception est obscure, la composition de notre corps est corruptible, notre âme est un tourbillon, la fortune est difficile à deviner, et la renommée est incertaine. En un mot, tout ce qui est du corps est comme un fleuve qui s’écoule, tout ce qui est de l’âme est songe et fumée. La vie est un combat et un séjour étranger. La gloire après la mort n’est qu’oubli.

12. Qu’est-ce donc qui peut nous servir de guide? Une seule chose : la philosophie. Elle consiste à garder intérieurement son génie (daimôn) inviolé et intact, à le rendre supérieur aux plaisirs et aux douleurs, à ne rien faire au hasard, à ne rien faire avec mensonge ou hypocrisie, à n’avoir besoin que de soi-même pour agir ou pour s’abstenir, à accepter ce qui arrive comme venant de la même source que soi-même, et surtout à attendre la mort avec une âme paisible, en la considérant comme une simple dissolution des éléments dont tout être est composé. Si les éléments eux-mêmes ne subissent aucun dommage en se transformant les uns dans les autres, pourquoi craindrais-tu le changement et la dissolution de ton propre corps? C’est là une loi de la nature; et la nature ne fait jamais rien de nuisible.

13. Ce sont là les pensées que Marc Aurèle, empereur et philosophe, méditait pour lui-même, afin de ne pas se laisser égarer par les vanités du pouvoir et les illusions des sens. Il s’exhortait à la simplicité, à la bonté, à la justice, et à la soumission à la volonté divine. Et ces pensées, bien que vieilles de près de deux mille ans, sont encore aujourd’hui d’une étonnante actualité, car elles touchent à l’essence même de la condition humaine.