Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre III, § 4-5

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“Pour tous ceux qui ne vivent point de cette manière-là, on n’a qu’à voir ce qu’ils sont dans leur intérieur ou hors de chez eux, ce qu’ils sont le jour et la nuit, et ce que sont les sociétés dégradées qu’ils fréquentent.”

Ne consume pas le peu qui te reste de vie en des pensées qui ne concernent que les autres, à moins que ce que tu fais ne se rapporte à l’intérêt commun ; car alors tu manques à un autre devoir, quand tu penses, par exemple, à ce que fait telle personne et aux motifs qu’elle peut avoir ; quand tu penses à ce qu’elle dit, à ce qu’elle médite, ou à ce qu’elle entreprend, et que tu te laisses aller à tant d’autres détails qui te détournent de cultiver le principe directeur que tu portes en toi. Ainsi donc, tu dois éviter, dans l’enchaînement successif de tes pensées, tout ce qui est désordonné, tout ce qui est sans but, à plus forte raison encore tout ce qui est inutile et immoral. L’habitude qu’il faut prendre, c’est de ne penser jamais qu’à des choses telles que si l’on te demandait tout à coup : « À quoi penses-tu ? », tu pusses immédiatement répondre en toute franchise : « Voici à quoi je pense. » Il faut qu’on voie à l’instant même, sans l’ombre d’un doute, que tous tes sentiments sont droits et bienveillants, comme il convient à un être destiné à vivre en société, qui ne songe point aux plaisirs et aux illusions de la jouissance, à quelque rivalité, à quelque vengeance, à quelque soupçon ; en un mot, qui ne songe à aucune de ces pensées dont on rougirait de faire l’aveu, s’il fallait convenir qu’on les a dans le cœur. Quand l’homme a pratiqué cette règle, sans rien négliger désormais pour compter entre tout ce qu’il y a de mieux au monde, il devient, on peut dire, le ministre et l’agent des Dieux, en s’appuyant sur le principe inébranlable qu’il porte au dedans de lui, et qui met l’homme à l’abri des souillures de la volupté, qui le rend invulnérable à toute souffrance, insensible à tout outrage, inaccessible à toute perversité, qui en fait l’athlète de la plus noble des luttes, de la lutte où l’on est vainqueur de toute passion, qui trempe l’homme profondément dans la justice, qui le dispose à aimer de toutes les forces de son âme tout ce qui lui arrive et lui échoit en partage, à ne s’occuper que bien rarement, et jamais sans une nécessité pressante d’intérêt commun, de ce que dit un autre, de ce qu’il fait et de ce qu’il pense. Les seules affaires, en effet, dont il s’occupe, ce sont les siennes ; il réfléchit perpétuellement à la part qui lui a été faite dans le vaste écheveau de l’univers, y trouvant des choses excellentes, et croyant d’une foi absolue que celles qu’il ne connaît pas doivent être non moins bonnes ; car la part dévolue à chacun de nous, si elle est enveloppée dans l’ensemble des choses, en enveloppe aussi un bien grand nombre. Puis, il se souvient que, si tous les êtres doués de raison ne forment qu’une seule famille, et s’il est conforme à la vraie nature de l’homme d’aimer tous les hommes en général, il ne faut pas, quant au jugement qui est à porter sur les choses, tenir compte de celui de tous les hommes sans exception ; mais il faut regarder uniquement à l’opinion de ceux qui savent vivre conformément à la nature. Pour tous ceux qui ne vivent point de cette manière-là, on n’a qu’à voir ce qu’ils sont dans leur intérieur ou hors de chez eux, ce qu’ils sont le jour et la nuit, et ce que sont les sociétés dégradées qu’ils fréquentent. On n’a donc pas à faire le moindre état de la louange de pareilles gens, qui ne savent pas même se plaire à leurs propres yeux.

N’apporte jamais dans ce que tu fais ni mauvaise volonté, ni humeur insociable, ni hauteur inabordable, ni préoccupation qui te distraie. Que l’affectation ne soit jamais la parure de ta pensée ; ne dis jamais beaucoup de mots ; n’aie jamais beaucoup d’affaires. Que le Dieu qui réside en toi n’ait à y protéger qu’un être viril et fort, un être digne de respect, un ami de la société, un Romain, un être qui se commande en maître, parce qu’il s’est discipliné lui-même, comme un guerrier qui n’attend que l’appel de la trompette, toujours prêt à faire le sacrifice de sa vie, sans avoir besoin ni de prêter serment, ni d’être surveillé par qui que ce soit. C’est en cela que consiste l’indépendance qui sait se passer de tout secours étranger, et même de cette tranquillité que les autres peuvent nous assurer ; car ce qu’il faut à l’homme, c’est d’être droit ; ce n’est pas d’être redressé.