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“En toute circonstance, pour juger si tu as éprouvé quelque dommage, applique-toi cette règle : « Si l’État n’éprouve aucun tort, moi non plus, je n’en éprouve aucun.”
Il est bien entendu que les choses elles-mêmes n’ont pas le moindre contact avec notre âme. Elles n’y ont pas d’accès possible ; elles ne peuvent ni la changer ni la mouvoir. L’âme seule a la puissance de se modifier elle-même et de se donner le mouvement ; et c’est d’après les jugements qu’elle croit devoir porter qu’elle façonne à son usage les choses du dehors.
À certains égards, l’homme est pour nous tout ce qu’il y a de plus proche, parce que, dans nos rapports avec nos semblables, nous devons leur faire du bien et les tolérer ; mais en tant qu’un homme fait obstacle à l’accomplissement de mes devoirs personnels, l’homme devient alors pour moi un être indifférent, tout aussi bien que pourrait l’être, ou le soleil, ou le vent, ou un animal quelconque. Eux aussi, en certains cas, peuvent arrêter mon activité ; mais, au fond, ce ne sont pas là de vrais obstacles à ma volonté et à mes dispositions morales, parce que je puis toujours, ou m’abstraire des choses, ou leur donner un autre tour. La pensée, en effet, transforme tout ce qui faisait obstacle à notre activité et l’emploie à son premier dessein ; et alors ce qui vous empêchait d’agir facilite votre action ; ce qui vous barrait la route vous aide à parcourir cette route même.
Entre tous les principes qui forment le monde, honore celui qui est le plus puissant de tous ; et celui-là, c’est le principe qui met toutes choses en œuvre et qui les pénètre toutes. Par la même raison, entre les éléments qui sont en toi, honore aussi le plus élevé et le plus puissant ; car il est de même ordre que le principe universel, puisque c’est lui qui met en toi tout le reste en action et qui gouverne ta vie.
Quand une chose n’est pas nuisible à la cité, elle ne peut pas non plus nuire au citoyen. En toute circonstance, pour juger si tu as éprouvé quelque dommage, applique-toi cette règle : « Si l’État n’éprouve aucun tort, moi non plus, je n’en éprouve aucun. » Si au contraire l’État est lésé, il n’y a point à s’emporter inutilement contre le coupable ; mais il faut se demander : « En quoi a-t-il manqué au devoir ? »
Considère souvent en ton cœur la rapidité du mouvement qui emporte et fait disparaître tous les êtres et tous les phénomènes. L’être est comme un fleuve qui coule perpétuellement ; les forces de la nature sont dans des changements continuels ; et les causes présentent des milliers de faces diverses. Rien pour ainsi dire n’est stable ; et cet infini qui est si près de toi est un abîme insondable, où tout s’engloutit, soit dans le passé, soit dans l’avenir. Ne faut-il pas être insensé pour que tout cela puisse vous gonfler d’orgueil, ou vous tourmenter, ou vous rendre malheureux, quand on songe combien de temps dure ce trouble et combien il est peu de chose ?
Pense à la totalité de l’être, dont tu n’es qu’une si faible portion ; à la totalité du temps, dont un intervalle si étroit et si imperceptible t’a été accordé. Songe à la destinée tout entière, dont tu es une part. Et quelle part !
Un autre commet une faute ; que m’importe à moi ? C’est à lui de voir ; il a son organisation propre, il a son activité individuelle. Quant à moi, j’ai à cette heure ce que la commune nature veut que j’aie à cette heure ; et je fais ce que ma nature veut que je fasse maintenant.
Que la partie de ton âme qui te conduit et te gouverne demeure inaccessible à toute émotion de la chair, agréable ou pénible. Qu’elle ne se confonde pas avec la matière à laquelle elle est jointe ; qu’elle se circonscrive elle-même ; et qu’elle relègue dans les organes matériels ces séductions qui pourraient l’égarer. Mais lorsque, par suite d’une sympathie d’origine étrangère, ces séductions arrivent jusqu’à la pensée, grâce au corps qui est uni à l’âme, il ne faut pas essayer de lutter contre la sensation, puisqu’elle est toute naturelle ; seulement, le principe qui nous gouverne ne doit point y ajouter de son chef cette idée qu’il y ait là ni un bien ni un mal.