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“Dans dix jours, tu sembleras un dieu pour les gens qui te traitent aujourd’hui de bête fauve ou de singe, pour peu que tu t’en tiennes aux principes et au culte de la raison.”
As-tu la raison en partage ? — Oui, sans doute, je l’ai. — Alors, pourquoi n’en uses-tu pas ? Car, du moment que la raison remplit le rôle qui est le sien, que peux-tu vouloir de plus ?
Tu n’as vécu et subsisté qu’à l’état de partie dans un tout. Tu disparaîtras dans le sein de l’être qui t’a produit ; ou plutôt, tu seras recueilli par suite de quelque changement, dans la raison de cet être qui a créé les germes de l’univers entier.
Dans dix jours, tu sembleras un dieu pour les gens qui te traitent aujourd’hui de bête fauve ou de singe, pour peu que tu t’en tiennes aux principes et au culte de la raison.
Ne te conduis pas comme si tu devais vivre des millions d’années. L’inévitable dette est suspendue sur toi. Pendant que tu vis, pendant que tu le peux encore, deviens homme de bien.
Que de temps on pourrait se ménager en ne regardant point à ce qu’a dit le voisin, à ce qu’il a fait, à ce qu’il a pensé, et en ne songeant qu’à ce qu’on fait soi-même, afin de rendre toutes ses actions justes et saintes ! Oui, à l’exemple de l’homme de bien, il faut ne point plonger ses regards dans les mœurs ténébreuses, mais marcher tout droit sur la ligne, sans le moindre écart.
Si l’on ambitionne avec tant d’ardeur la renommée qu’on doit laisser après soi, c’est qu’on ne réfléchit pas assez qu’il n’est point un seul de ces hommes qui se seront souvenus de vous qui ne doive aussi mourir à son tour, qu’il en sera de même indéfiniment, et pour celui qui héritera de ce premier admirateur, et pour tous ceux qui suivront, jusqu’à ce que, enfin, s’éteigne cette renommée tout entière, passant de ceux qui la recherchent avec tant d’ardeur à ceux qui s’éteignent après l’avoir un instant entretenue. Suppose même, si tu le veux, que ceux qui garderont ton souvenir soient immortels et que le souvenir soit immortel ainsi qu’eux ; qu’est-ce que tout cela peut te faire, je ne dis pas après la mort, mais je dis de ton vivant ? Qu’est-ce que la louange des hommes, à moins toutefois qu’on ne veuille en faire un calcul et un profit ? Car voilà que tu négliges bien à contre-temps les dons de la nature, tandis que le reste suit une tout autre raison.
Tout ce qui est beau, en quelque genre que ce puisse être, est beau de soi seul, et n’aboutit qu’à soi-même, sans que la louange qu’on peut en faire en constitue une partie essentielle. Ainsi donc, un objet quelconque, parce qu’on le loue, n’en est ni pire ni meilleur. Et ce que je dis ici s’applique aux choses qu’on qualifie de belles dans un sens plus vulgaire, à savoir les objets purement matériels et les œuvres de l’art. Quand une chose est belle réellement, de quoi peut-elle avoir encore besoin ? Il ne lui manque absolument rien pas plus qu’à la loi, pas plus qu’à la vérité, pas plus qu’à la bonté ou à la pudeur. De tous ces biens, en est-il un qui soit beau parce qu’on le loue, ou qui puisse périr parce qu’on le critique ? Une émeraude perd-elle du prix qu’elle avait parce qu’on ne la loue pas ? Et l’or, et l’ivoire, et la pourpre, et la lyre, et le poignard, et la fleur, et l’arbuste ?
Si les âmes subsistent et continuent de vivre, comment, depuis des temps infinis, l’air est-il assez vaste pour les contenir toutes ? Mais comment la terre contient-elle les corps de tant d’êtres ensevelis depuis tant de siècles dans son sein ? Eh bien ! de même que, dans la terre, après un séjour plus ou moins long, la transformation et la dissolution de ces cadavres font de la place à d’autres ; de même, les âmes, après un certain séjour dans l’air où elles sont transportées, changent, s’épanchent et se consument, absorbées et reprises dans la raison génératrice de l’univers. De cette manière, elles font place aux autres, qui viennent habiter les mêmes lieux. Voilà bien ce qu’on peut répondre quand on soutient le système de la permanence des âmes. Mais il ne faut pas supputer seulement cette foule innombrable de corps ensevelis de la sorte ; il faut calculer aussi cette autre foule d’animaux que nous mangeons ou que d’autres animaux dévorent. Quel nombre n’en est pas détruit, et comme enseveli de cette façon dans les corps de ceux qui s’en nourrissent ! Et pourtant, cet étroit espace les peut conserver parce qu’ils changent, et qu’ils se transforment en particules de sang, d’air ou de feu.
Mais, dans une telle question, quel est le moyen de savoir la vérité ? C’est de distinguer l’élément matériel, et la cause d’où vient cet élément.