Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre VII, § 67-75

4 min de lecture

“C’est là ce que tu ne dois jamais oublier ; et tu dois aussi te dire qu’il ne faut presque rien pour être heureux.”

La nature ne t’a pas tellement confondu avec l’informe mélange des choses qu’il te soit interdit de t’isoler de tout le reste, et de rester maître d’accomplir tout ce qui te regarde ; car on peut fort bien devenir un homme divin sans être même connu de qui que ce soit. C’est là ce que tu ne dois jamais oublier ; et tu dois aussi te dire qu’il ne faut presque rien pour être heureux. Ce n’est pas parce que tu désespères de devenir habile en dialectique ou dans les sciences naturelles, que tu dois renoncer à te montrer libre, modeste, dévoué à l’intérêt commun, et soumis à la volonté de Dieu.

Il faut savoir, à l’abri de toute violence, conserver la paix la plus profonde de son cœur, quand bien même le genre humain tout entier nous poursuivrait de ses vaines clameurs, et que la dent des bêtes féroces mettrait en pièces les membres de cette masse de chair dont nous sommes enveloppés. Qui peut, en effet, dans toutes ces conjonctures, empêcher l’âme de se maintenir en un calme absolu, d’abord si elle porte un jugement vrai sur les circonstances où elle se trouve, et ensuite, si elle sait user comme il convient de ces épreuves ? Alors, le Jugement dit à l’Accident qui survient : — « Voilà ce que tu es essentiellement, bien qu’on se fasse de toi une opinion toute différente. » — L’Usage dit à l’Épreuve, qu’on subit : — « Précisément, je te cherchais ; car pour moi, le fait présent doit toujours être matière à exercer la vertu de la raison et les qualités sociables ; c’est-à-dire, l’ensemble de cet art qui se rapporte à l’homme ou à Dieu. » Ainsi donc, tout événement, de quelque façon qu’il survienne, me rattache à Dieu ou à l’homme, comme un membre de la famille ; et cet événement ne peut causer ni surprise, ni difficulté, puisqu’il est à l’avance bien connu, et qu’il facilite l’œuvre commune.

La perfection de la conduite consiste à employer chaque jour que nous vivons comme si c’était le dernier, et à n’avoir jamais ni impatience, ni langueur, ni fausseté.

Les Dieux, qui sont immortels, ne s’irritent nullement d’avoir à supporter durant leur éternité les fautes toujours renouvelées d’un si grand nombre de méchants incorrigibles. Loin de là, les Dieux ont même pour ces pervers une bonté qui prend mille formes. Et toi, qui dans un moment vas cesser de vivre, tu te révoltes, comme si tu n’étais pas, toi aussi, un de ces méchants !

Il est assez plaisant de ne pas songer à corriger ses propres vices, ce qui est possible cependant, et de prétendre corriger ceux d’autrui, ce qui est absolument impossible.

Quand la faculté qui comprend en nous les lois de la raison et de la société, juge qu’une chose n’est ni sensée ni utile au bien commun, elle est en droit de la rejeter comme indigne de son attention.

Quand tu as rendu service à quelqu’un et qu’on a profité de ce service, pourquoi cherches-tu encore une troisième chose, comme font les sots, qui est de faire paraître le service que tu as rendu, et de montrer que tu comptes sur la réciprocité ?

On ne se lasse jamais de recevoir des services ; or le service que nous pouvons nous rendre à nous-mêmes, c’est d’agir conformément à la nature. Ne te lasse donc pas de te faire du bien à toi-même en en faisant à autrui.

La nature de l’univers a procédé spontanément à la création et à l’ordre du monde. Donc, à cette heure, de deux choses l’une : ou tout ce qui se passe n’est que la suite de la première impulsion ; ou bien, il n’y a rien de raisonnable même dans les êtres les plus importants, dont le Souverain du monde a pris un soin tout particulier. Dans bien des cas, cette réflexion, si tu te la rappelles, augmentera encore ta profonde tranquillité.