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“Mais l’homme de bien ne peut jamais se repentir d’avoir négligé un plaisir.”
Il ne t’est plus possible de lire, soit ; mais ce qui t’est toujours possible, c’est de repousser de ton cœur l’insolence ; il t’est toujours possible de te raffermir contre les plaisirs et les peines ; il t’est possible de te mettre au-dessus de la vaine gloire ; tu peux ne pas t’emporter contre les gens qui ne sentent pas tes bienfaits, et qui les paient d’ingratitude ; il t’est même toujours possible de continuer à leur faire du bien.
Ne fais jamais entendre de plaintes à personne ni contre la vie qu’on mène à la cour, ni contre ta propre vie.
Le regret est un secret reproche qu’on se fait à soi-même d’avoir négligé son intérêt ; or c’est le bien qui doit être notre intérêt véritable, et le bien seul est digne des soins d’un homme vertueux. Mais l’homme de bien ne peut jamais se repentir d’avoir négligé un plaisir. Donc le plaisir n’est pas notre intérêt, pas plus qu’il n’est le bien.
Cet objet que j’ai sous les yeux, quel est-il en lui-même et dans ses conditions propres ? Quelle est son essence, et quelle est sa matière ? Quelle est sa cause ? Et lui-même, que produit-il dans le monde ? Pour combien de temps existe-t-il ?
Quand tu as de la peine à t’arracher au sommeil, il faut te dire que ton organisation propre, aussi bien que l’organisation naturelle de l’homme, c’est d’accomplir des actes utiles à la communauté, tandis que dormir est une fonction que partagent avec nous les animaux privés de raison. Or ce qui pour chaque être est conforme à sa nature est aussi pour lui plus familier, plus habituel, et même plus attrayant.
En présence de toute perception sensible, aie toujours le soin, si tu le peux, de distinguer la nature de l’objet, l’impression qu’il fait sur toi et les raisonnements que tu en tires.
Avec qui que ce soit que tu discutes, demande-toi sur-le-champ à toi-même : « Quels principes cette personne a-t-elle sur le bien et sur le mal ? » Car, selon qu’elle aura tels ou tels principes sur le plaisir ou la douleur, et sur les objets qui produisent l’un ou l’autre, sur la gloire et le déshonneur, sur la mort et la vie, je ne m’étonnerai pas, surtout je ne me choquerai pas, qu’elle agisse de telle ou telle façon ; et je me dirai qu’elle est dans la nécessité de faire ce qu’elle fait.
N’oublie jamais que, de même qu’on aurait tort de trouver mauvais qu’un figuier produise des figues, de même on a tort de s’irriter quand on voit le monde porter les fruits qui sont les siens. Un médecin, un pilote n’ont pas à se choquer de ce que le malade a la fièvre, ou de ce que le vent est contraire.
Sois bien persuadé que changer d’avis et savoir profiter de la juste critique de quelqu’un qui te redresse, ce n’est pas perdre quoi que ce soit de ta liberté ; car le nouvel acte que tu fais se règle toujours par ta volonté et par ton jugement, et se conforme à ta propre raison.
Si la chose ne dépend que de toi, alors pourquoi la faire ? Si elle dépend d’autrui, à qui vas-tu t’en prendre ? Est-ce aux atomes ou aux Dieux ? De part et d’autre, ce serait une égale erreur. N’accuse donc personne. Si tu le peux, corrige celui qui a commis la faute ; si tu ne le peux pas, corrige du moins la chose ; et si tu ne peux pas même cela, à quoi te servirait-il de te fâcher ? C’est qu’en effet il ne faut jamais rien faire en pure perte.
Ce qui meurt dans le monde n’en sort pas pour cela. Il y demeure, et il y subit certains changements, se dissolvant dans ses éléments propres, qui sont ceux de l’univers et les tiens. Ces éléments eux-mêmes changent encore, et ils ne s’en plaignent pas.