Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre VIII, § 36-43

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“Puis souviens-toi bien encore que ce n’est ni l’avenir ni le passé qui te presse, mais que c’est toujours le présent.”

Prends garde de te troubler en essayant d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ta vie ; ne t’agite pas à la pensée de tous les événements qui, selon toute probabilité, peuvent t’assaillir encore. Mais contente-toi dans chaque occurrence de t’occuper uniquement du présent, et demande-toi : « Est-ce qu’il y a dans ce qui m’arrive quelque chose de vraiment intolérable, et que je ne puisse endurer ? » Tu rougiras alors à tes propres yeux de t’avouer ta faiblesse. Puis souviens-toi bien encore que ce n’est ni l’avenir ni le passé qui te presse, mais que c’est toujours le présent. Or le présent se réduit à bien peu de chose, si tu te bornes à ne considérer que lui, et que tu sois prêt à gourmander ton cœur de ne pas savoir tenir contre un adversaire réduit à des forces aussi mesquines.

Est-ce que Panthée, ou Pergame, peuvent demeurer éternellement sur le tombeau de leur maître ? Est-ce que Chabrias ou Diotimus sont toujours sur le tombeau d’Adrien ? Quel ridicule ! Eh quoi ! y fussent-ils à demeure fixe, est-ce que les morts le sentiraient ? Et si les morts le sentaient, serait-ce un plaisir pour eux ? Et si c’était un plaisir, en seraient-ils pour cela rendus immortels ? Est-ce que le destin n’avait pas voulu que d’abord ils devinssent, les uns et les autres, des vieillards, ou des vieilles, pour mourir ensuite ? Et les maîtres une fois morts, que pouvaient faire les autres ? Mauvaise odeur que tout cela, et ordure dans le fond du sac !

Si tu as si bonne vue, dit le philosophe, vois donc à juger les choses le plus sagement possible.

Dans l’organisation de l’être raisonnable, je ne vois pas de vertu qui puisse supplanter la justice ; mais j’en aperçois une qui peut supplanter le plaisir, c’est la tempérance.

Si tu supprimes ton opinion sur l’objet qui semble te causer tant de douleur, te voilà, toi, dans la plus immuable sécurité. — Mais qui, Toi ? — Toi, c’est la raison. — Mais je ne suis pas raison. — Deviens-le. Que la raison ne s’inflige donc pas à elle-même une douleur inutile ; et si, par hasard, il y a encore en toi quelque chose qui ne va pas bien, que ce quelque chose se fasse à soi-même une opinion sur ce qu’il souffre.

Une gêne pour la sensibilité est un mal pour la vie animale ; une gêne à la satisfaction d’un désir est un mal pour la vie animale également ; une gêne d’un autre genre peut être aussi un mal pour la vie végétative en nous. De la même manière, ce qui gêne l’intelligence est donc un mal pour la nature intellectuelle. Eh bien, applique-toi à toi-même ces réflexions diverses. Est-ce que la douleur et le plaisir te touchent ? C’est à la sensibilité de le savoir. Ton désir rencontre-t-il un obstacle qui l’arrête ? Mais si tu as conçu ce désir sans y supposer les limitations nécessaires, le mal est alors imputable à ta raison. Que si ton sort est le sort commun de tout le monde, tu n’as pas le droit de dire que tu aies subi un tort, ou rencontré un obstacle. Personne au monde, si ce n’est toi, ne peut empêcher les actes propres de ton intelligence ; il n’y a ni feu, ni fer, ni tyran, ni calomnie, en un mot il n’y a rien qui puisse la toucher.

« L’âme, une fois Sphærus, reste tout arrondie. »

Je ne suis pas capable de me faire du chagrin à moi-même, moi qui n’en ai jamais fait volontairement à personne.

Le plaisir de l’un ne ressemble pas au plaisir de l’autre. Le mien, c’est de maintenir toujours en santé l’esprit qui doit me gouverner, sans qu’il se détourne jamais, avec aversion ni d’un homme quelconque, ni d’aucun de ces événements auxquels est soumise l’humanité, de façon qu’il regarde toujours chaque chose d’un œil bienveillant, qu’il l’accepte, et qu’il l’emploie selon la valeur qu’elle peut avoir.