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“Quelle cruauté de ne pas laisser les hommes prendre les moyens qu’ils jugent les plus convenables pour servir leur intérêt, tel qu’ils l’entendent !”
Quelle cruauté de ne pas laisser les hommes prendre les moyens qu’ils jugent les plus convenables pour servir leur intérêt, tel qu’ils l’entendent ! Eh bien ! c’est là pourtant ce que tu les empêches de faire en quelque façon, quand tu t’emportes contre eux pour les fautes qu’ils commettent ; car toujours ils suivent absolument leurs propres habitudes, ou ce qui leur semble leur intérêt. — « Mais, dis-tu, ils se trompent du tout au tout ! » — Soit ; mais redresse-les, et montre-leur qu’ils se trompent, sans pour cela te courroucer contre eux.
La mort, c’est le repos pour notre sensibilité, qui ne peut plus imprimer en nous les objets du dehors ; pour nos désirs, qui ne peuvent plus épuiser nos nerfs ; pour notre intelligence, qui sort d’esclavage et qui se soustrait à la servitude de la chair.
C’est une honte que, dans cette existence où ton corps ne t’a point manqué et ne t’a point refusé son service, ton âme ait été la première à te manquer.
Veille à ne pas tomber au nombre des Césars, à ne pas t’empreindre de leur couleur, comme cela s’est vu. Tâche donc de rester simple, honnête, intègre, digne, sans faste, ami de la justice, plein de piété envers les Dieux, bienveillant, dévoué à ceux que tu aimes, toujours prêt à remplir les devoirs qui sont les tiens. Combats sans cesse, pour demeurer tel que la philosophie a voulu te rendre. Adore les Dieux ; protège les hommes. La vie est courte ; et l’unique fruit de la vie que nous menons sur terre, c’est une disposition sainte de notre cœur ; ce sont des actes utiles à la communauté.
Tout cela, c’est l’enseignement qui convient à l’élève d’Antonin. Souviens-toi de tout ce qu’il était ; rappelle-toi sa fermeté dans l’exécution des actes qu’inspirait la raison, son égalité d’humeur dans toutes les conjonctures, sa sainteté, la sérénité de son visage, sa douceur, son dédain de la vaine opinion ; son amour-propre à bien saisir le sens des choses, son habitude de ne jamais en laisser une seule sans l’avoir approfondie et parfaitement comprise ; de supporter avec patience les reproches injustes, sans jamais s’oublier à les rendre ; de ne jamais rien précipiter ; de ne pas accueillir les calomnies ; de scruter avec le plus scrupuleux examen les caractères et les actes des gens ; de ne jamais se permettre contre personne des injures, de mauvais propos, des soupçons, des sophismes. Rappelle-toi sa simplicité à se contenter de peu pour son logis, pour son vêtement, pour sa table, pour son service personnel ; son amour du travail ; sa longanimité ; sa sobriété, qui, grâce à la régularité de sa vie, lui permettait de travailler jusqu’au soir, sans même éprouver aucune nécessité en dehors de l’heure accoutumée ; la sûreté et la parfaite égalité de son commerce avec ses amis ; sa patience à supporter les contradictions qu’on opposait à ses idées ; sa satisfaction quand on lui montrait une idée meilleure ; enfin sa dévotion sincère sans superstition.
N’oublie jamais tant de vertus, afin que l’heure suprême te trouve comme elle l’a trouvé, avec la conscience du bien que tu auras tâché de faire.
Dissipe ton ivresse, rappelle ta raison ; et quand tu auras secoué ton sommeil et que tu seras convaincu que c’étaient des rêves qui t’abusaient, alors considère la réalité que tu vois, pleinement éveillé, ainsi que tu regardais naguère les fausses apparences qui te trompaient.
Je suis composé d’un corps et d’une âme. Pour le corps, toutes choses sont indistinctes et sans différence entre elles, parce que le corps n’a pas le pouvoir de rien discerner. Pour la pensée, il n’y a d’indistinctes que les choses qui ne sont pas ses actes propres ; mais tout ce qui est vraiment un de ses actes particuliers dépend absolument d’elle seule. Et même encore parmi ces actes, ne faut-il compter que ceux qui se rapportent exclusivement au présent ; car les actes futurs et les actes passés, s’ils sont d’elle encore, sont aujourd’hui indistincts pour elle.