Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre IX, § 10-22

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“La raison porte également son fruit, qui est tout ensemble, et commun, et spécial ; et, de ce fruit-là, il sort une multitude d’autres fruits qui sont pareils à la raison elle-même.”

L’homme porte son fruit, comme Dieu porte le sien, comme le monde porte le sien aussi, comme toute chose le porte, quand la saison en est venue. Si d’ordinaire le mot de Fruit ne s’applique proprement qu’aux plantes qui, comme la vigne, produisent des fruits, l’expression ici n’est de rien. La raison porte également son fruit, qui est tout ensemble, et commun, et spécial ; et, de ce fruit-là, il sort une multitude d’autres fruits qui sont pareils à la raison elle-même.

Si tu le peux, instruis les gens et redresse-les ; si tu y échoues, n’oublie pas que c’est précisément à cet effet que la bienveillance t’a été accordée. Les Dieux mêmes sont cléments pour les êtres qui te résistent ; et à leur égard, tant les Dieux sont bons, ils les aident à se donner santé, richesse et gloire. Tu peux imiter les Dieux ; ou, si tu ne le fais pas, dis-moi qui t’en empêche.

Travaille sans cesse, non pas avec la persuasion que c’est un malheur pour toi de travailler, ni avec le désir qu’on te plaigne ou qu’on t’admire, mais soutenu par cette seule volonté de toujours agir ou de suspendre ton activité, de la manière que le veut la raison dans l’intérêt de la cité dont tu fais partie.

Aujourd’hui, je suis sorti de tous mes embarras ; ou, pour mieux dire, j’ai mis tous mes embarras de côté ; car ils n’étaient pas au dehors ; ils étaient tout intérieurs, c’est-à-dire dans les idées que je m’en faisais.

Toutes choses deviennent familières par l’expérience qu’on en acquiert ; le temps qu’elles subsistent n’est que d’un jour ; leur matière n’est que souillure. À cette heure, tout est absolument ce qu’il était quand vivaient ceux que nous avons ensevelis.

Les choses nous sont extérieures et restent à notre porte. Indépendantes par elles-mêmes, elles ne savent rien de ce qu’elles sont, elles ne nous en disent rien. Qui nous en apprend donc quelque chose ? C’est uniquement la raison, qui nous gouverne.

Pour l’être raisonnable qui vit en société, le mal, ainsi que le bien, ne consiste pas dans ce qu’il pense, mais dans ce qu’il fait. C’est comme la vertu et le vice, qui, pour lui, ne consistent pas davantage dans la pensée, mais dans l’action.

Pour le caillou qu’on lance en l’air, il n’y a pas plus de mal à redescendre qu’il n’y avait de bien à monter.

Pénètre au fond de leurs cœurs ; et tu sauras quels juges tu redoutes, et quels juges ils sont aussi à leur propre égard.

Tout est soumis au changement. Et toi-même tu es sujet à une perpétuelle modification, et, sous certains rapports, à une destruction perpétuelle. L’univers entier est comme toi.

Il faut laisser à autrui la faute d’autrui.

Qu’une action cesse ; qu’un désir, qu’une idée s’arrêtent et s’apaisent ; que tout cela meure, peut-on dire, il n’y a pas là le moindre mal. À un autre point de vue, considère les âges divers de la vie, enfance, adolescence, jeunesse, vieillesse ; tous ces changements sont des morts successives de chacun de ces états. Est-ce donc si terrible ? Maintenant considère encore le temps de la vie que tu as passé sous la conduite de ton grand-père, de ta mère, de ton père ; et te rappelant encore bien d’autres vicissitudes que celles-là, bien d’autres changements, bien d’autres cessations de choses, demande-toi de nouveau : « Est-ce donc si terrible ? » Ainsi, le terme de la vie tout entière, sa cessation, son changement ne sont pas non plus davantage à craindre.

Reviens bien vite, reviens en courant à la pensée du principe souverain qui te régit, du principe qui régit l’univers, et de celui qui régit l’homme à qui tu parles : à ton principe, pour en faire en toi une intelligence amie de la justice ; au principe souverain de l’univers, pour te rappeler de quel tout tu fais partie ; au principe qui conduit ton interlocuteur, pour savoir s’il agit par ignorance ou de propos délibéré, et ne pas oublier qu’il est de ta famille.