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“Regarde en toi : il y a là une source de bien qui jaillira toujours, si tu creuses toujours.”
Le matin, dis-toi bien : je rencontrerai un homme indiscret, un ingrat, un insolent, un fourbe, un envieux, un égoïste. Tous ces défauts leur viennent de leur ignorance du bien et du mal. Mais moi, qui ai vu que la nature du bien est la beauté et celle du mal la laideur, moi qui vois que la nature de l'homme fauteur lui-même est participante de la mienne, non point du même sang ni de la même semence, mais de la même intelligence et de la même portion de divinité, je ne puis donc être blessé par aucun d'eux, car nul ne peut me faire encourir le déshonneur, et je ne puis non plus me mettre en colère contre mon prochain ni le haïr : nous sommes nés pour la coopération, comme les pieds, comme les mains, comme les paupières, comme les rangées des dents supérieures et inférieures. Agir donc les uns contre les autres, c'est contraire à la nature.
Ce que je suis, c'est de la chair, un souffle vital, la partie qui commande. Laisse là tes livres, ne te presse plus d'en lire d'autres, qui te seraient inutiles, et occupe-toi plutôt de celle qui commande. Sois tel qu'il faut être en elle. Songe qu'elle n'a d'égards ni pour la figure, ni pour la grandeur de la chair, elle attend le temps de finir, la nature du corps et son incessant changement. Examine la force de ton intelligence, et tours-la vers ceci : elle n'a point d'égards pour le présent, elle a pour guides la nature de l'univers et celle de l'homme ; qu'elle soit toujours pour l'homme juste, équitable, bienveillant, tournée vers les objets du devoir, elle embrasse tout ce qui arrive comme le fruit de l'arrangement de l'univers.
Quoi que tu fasses, que tu paroles, que tu penses, que ce soit toujours avec une volonté droite et libre, comme celui qui a d'abord dit à lui-même : qu'est-ce qui m'arrive ici du fait de la Providence divine ? Il n'y a rien de nouveau pour la nature entière. Qui dirait des fleurs nouvelles de la nature universelle ? Les feuilles du figuier, quoique d'espèce identique, sont toutes différentes ; ce que nous appelons des fleurs nouvelles pour toute fleur est une variété. Et il en est ainsi des fruits, des grains, des choses qui procèdent des sources, de la chaleur, du lait, de la chair, de la couleur, du son.
Va, renonce à ta première pensée, dis-toi : cette chose arrive comme il convient à l'ordre du monde, et en soi elle n'a rien qui soit mal, elle n'est point hors de la règle universelle, il n'est rien ici qui soit contraire à l'homme raisonnable, cette chose est pour son bien.
Souviens-toi que, si tu veux posséder en l'esprit quelque chose d'indépendant, il faut surtout veiller aux opinions que l'on forme des choses. Si tu ne te portes pas de toi-même en avant, on ne peut t'y pousser de force. De même, si tu ne penses pas que tu as commis une faute, tu n'as pas commis de faute, même si tu l'as commise.
Autant que possible, ô nature, donne à chacun ce qui lui est nécessaire pour se conserver. Tout ce qui vient, tout ce qui apparaît, comme fruit de la nature, est chose belle. C'est ainsi que la maturité des figues produit son effet. C'est ainsi que la nature qui mène le monde donne à l'homme la maladie, la mort, ce qui autrefois fut objet de crainte. Ce que la nature fait est pour elle une transformation des éléments ; non une destruction de la substance de l'univers.
Que tu fasses ce qui est juste ou que tu te reposes, que tu apprennes ou que tu sois en peine, c'est toujours une occasion de bien faire. La plainte et l'humeur sont contraires à la nature. Rien ne te force à porter le fardeau. Lève-le, pour l'avoir pris volontairement, comme une portion de l'ensemble.
O âme, tu ne trouveras jamais, après ce jour, la sérénité, l'honnêteté, la vérité, la paix, la concorde avec l'ordre divin. Tu verras que tout ce qui arrive est d'accord avec la nature, et tu plieras devant le décret de la nature entière.
Regarde en toi : il y a là une source de bien qui jaillira toujours, si tu creuses toujours.
Vois comme tous les raisonnements doivent s'appliquer aux devoirs de l'homme en société, et quelle doit être l'attitude de ton intelligence devant l'univers, que tu cherches l'explication de toute chose en arrivant à la cause première.
Les organes du corps sont destinés à périr, la vie n'est qu'un genre de chose changeante, l'âme aussi. Le temps d'un atome, garde ta pensée droite : que cette chose t'arrive ou te préoccupe, elle est indifférente.
Examine la nature de chaque chose en elle-même, sépare-la de ses circonstances, et dis-toi que Dieu est la nature, qu'il n'est rien de plus haut.
Nul ne peut s'approprier ton corps ni ton âme, la partie qui commande ne sait pas ce que tu fais, tu es maître du secret de ton empire.
Ce qui est beau dans les arts, c'est ce qui n'a pas besoin d'être prôné. Vois l'âme comme la nature de la santé : que la maladie vienne, il faut tenir bon.
Souviens-toi que tout ce qui est arrivé s'est produit comme il devait arriver ; de plus, que les choses présentes et futures seront de même. Les choses d'aujourd'hui et celles d'hier sont toutes de la même espèce.
Chaque chose est pour le fruit, la graine, l'origine de ce qui naîtra d'elle. Le lion rugissant ouvre la gueule, le héron et le paon lèvent leurs ailes déployées, la fissure des terres, la flamme qui brûle, la lumière au-dessus des nuées, toutes ces choses sont dignes de celui qui les voit.
On vit comme on l'a pris, la vie qu'on a maintenant. On en a les fruits et l'usage.