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“Car nous sommes nés pour la coopération, comme les pieds, les mains, les paupières, les deux rangées de dents, supérieure et inférieure. S'opposer les uns aux autres est contre nature”
Le matin, quand tu as de la peine à te lever, fais cette réflexion : « Je m'éveille pour faire l'œuvre d'homme. » Et pourquoi donc me déplairais-je, si je vais faire ce pourquoi je suis né, ce pourquoi j'ai été mis au monde ? Est-ce donc pour cela que j'ai été formé, pour rester couché au fond de mes couvertures ? — Mais c'est plus agréable ! — Es-tu donc fait pour le plaisir, ou pour être actif, pour remplir ta fonction ? Ne vois-tu pas les plantes, les passereaux, les fourmis, les araignées, les abeilles, qui accomplissent leur œuvre, et mettent en ordre, chacun selon sa constitution, le monde qui les entoure ? Et toi, tu ne veux pas faire l'œuvre d'homme, tu ne cours pas à ce qui est conforme à ta nature ? — Mais il faut aussi se reposer. — Il le faut, je le dis. Cependant la nature a fixé des bornes au repos, comme elle en a fixé au manger et au boire. Mais toi, tu passes les bornes, tu ne passes plus la mesure ; dans ton action, au contraire, tu ne restes plus dans les limites, tu n'es plus dans les possibilités. C'est que tu ne t'aimes pas toi-même ; car, si tu t'aimais, tu aimerais aussi ta nature et sa volonté. Les autres, qui aiment leur métier, se consument dans leur travail, jusqu'à n'avoir plus le temps de se laver ni de manger ; toi, tu respectes moins ta nature que le ciseleur ne respecte son art, que le danseur ne respecte sa danse, que l'avare ne respecte son argent, que le vaniteux ne respecte sa gloriole. Et ceux-là, quand ils sont passionnés, ne préfèrent-ils pas ne pas manger ni dormir, plutôt que de laisser incomplètes les choses qu'ils chérissent ? Les œuvres de la société te paraîtraient-elles donc de moindre prix, et mériteraient-elles moins de soins ? (Livre II, §1)
Chaque matin, dis-toi : « Aujourd'hui, je vais rencontrer des gens indiscrets, ingrats, impudents, trompeurs, envieux, insociables. » Ils sont tels parce qu'ils ignorent la différence entre le bien et le mal. Mais moi, j'ai vu la beauté du bien, la laideur du mal, et j'ai connu que l'homme qui fait le mal est mon parent, non par le sang et la naissance, mais par la raison et par une participation à la divinité. Aussi nul d'entre eux ne peut me nuire, car personne ne peut m'entraîner dans le mal. Je ne puis non plus m'irriter contre un parent, ni le haïr. Car nous sommes nés pour la coopération, comme les pieds, les mains, les paupières, les deux rangées de dents, supérieure et inférieure. S'opposer les uns aux autres est contre nature ; et c'est s'opposer que de s'irriter et de se détourner. (Livre II, §2)
Souviens-toi depuis combien de temps tu diffères ces choses, et combien de fois, ayant reçu des dieux des délais, tu n'en as pas profité. Il faut maintenant que tu comprennes enfin de quel univers tu es partie, et de quel gouverneur de l'univers tu es une émanation. Et qu'un terme de temps t'est fixé, et que si tu ne l'emploies pas à te délivrer de tes nuages, il passera et tu passeras, et il ne reviendra plus. (Livre II, §4)
À chaque heure, donc, sois déterminé par cette pensée : qu'est-ce que cette chose qui arrive maintenant à mon âme ? Suis-je en train d'agir selon mon propre dessein ? Est-ce que je me rapporte au tout ? Est-ce que je consens à être une partie du tout ? (Livre II, §5)
Souviens-toi que tout est opinion. Car ce qui est dit de toi par les autres ne t'est rien. Et ce qui est dit de toi par toi-même ne t'est rien, si tu n'y prêtes attention. Laisse donc ton esprit libre de passions, et qu'il soit son propre maître. Qu'il soit juste, et qu'il soit prêt à accepter ce qui arrive, et à dire ce qui est vrai. (Livre II, §6)
Mais si tu ne peux supporter le jugement des autres, ni la douleur du corps, n'aie pas honte ; car tu n'es pas une pierre, mais un homme. Et le meilleur est de supporter avec patience ce que tu ne peux changer, et de changer ce que tu peux. (Livre II, §7)
Que la première règle soit : te garder simple et bon, et être exempt de feinte, et être juste, et être bon envers les autres, et être exempt de colère, et être exempt d'envie, et être exempt de jalousie, et de toutes ces choses. (Livre II, §8)
Et la seconde règle : considérer que toutes choses sont opinions, et que tu as le pouvoir de changer ton opinion. Et si tu changes ton opinion, tu changes le monde entier. (Livre II, §9)
Pense à l'univers tout entier, et au temps infini, et au changement constant des choses. Et pense à la brièveté de ta propre vie, et au temps passé, et au temps à venir. Et alors tu verras que toutes choses ne sont rien, et que tu n'es rien, et qu'il n'y a rien à craindre. (Livre II, §10)
Enfin, souviens-toi que les dieux sont bons, et qu'ils t'ont donné tout ce dont tu as besoin. Et que tu n'es pas seul, mais que tu es une partie du tout, et que tu es aimé par le tout. Et que tu es libre, et que tu peux choisir d'être heureux. (Livre II, §11)