Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre VII, § 56-66

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“Tu en tirerais tout avantage ; et c’est là une matière qui te revient exclusivement.”

Il faut vivre conformément à la nature le reste d’existence qui t’est laissé par grâce, comme si tu étais déjà mort, et que tu eusses vécu tout le temps qui t’a été accordé jusqu’aujourd’hui.

Nous n’avons qu’à aimer le sort dont la trame nous est tissue dans le destin commun. Qu’y a-t-il en effet de plus régulier ?

En toute rencontre, nous devons nous remettre sous les yeux le souvenir des gens qui ont subi les mêmes épreuves que nous, qui s’en sont irrités, s’en sont révoltés et en ont gémi. Où sont-ils à cette heure ? Ils ne sont plus. Vas-tu donc faire comme eux ? Ne vaut-il pas mieux laisser ces agitations contre nature à ceux qui les provoquent et en sont eux-mêmes les victimes, pour ne t’appliquer tout entier qu’à profiter de telles leçons ? Tu en tirerais tout avantage ; et c’est là une matière qui te revient exclusivement. N’aie jamais qu’un objet et qu’un désir : celui de te bien conduire dans tout ce que tu fais. Rappelle-toi ces deux choses, et, en outre, que ce qui t’importe, c’est l’objet de ton action.

Regarde au dedans de toi ; c’est au dedans qu’est la source du bien, laquelle peut s’épancher à jamais, si tu sais à jamais la creuser et l’approfondir.

Le corps doit, lui aussi, se ranger et n’avoir rien de désordonné, ni dans son mouvement, ni dans son maintien. Puisque la pensée se manifeste jusqu’à un certain point sur le visage, en lui appliquant un cachet d’intelligence et de calme, il faut exiger du corps tout entier la même docilité. Mais le soin qu’il faut apporter à tout cela ne doit en rien sentir l’affectation.

L’art de la vie se rapproche de l’art de la lutte, bien plus que de celui de la danse, puisqu’il y faut toujours être prêt, et inébranlable, à tous les accidents qui peuvent survenir et qu’on ne saurait prévoir.

Ne cesse jamais d’étudier le caractère des gens dont tu ambitionnes le témoignage, et de scruter les principes qui les dirigent. Avec cette précaution, tu ne t’en prendras plus à eux des fautes involontaires qu’ils peuvent commettre, et tu n’auras que faire d’une approbation autre que la tienne, en considérant la source où ces hommes puisent leurs pensées et les motifs qui les font agir.

« Il n’est pas une âme, dit le philosophe, privée de la vérité, sans que ce ne soit malgré elle. » C’est donc aussi contre son gré qu’elle manque de justice, de sagesse, de douceur, et de toutes les vertus de cet ordre. Il n’y a rien de plus nécessaire que d’avoir sans cesse cette réflexion présente à l’esprit ; car elle te rendra plus indulgent envers tous tes semblables.

Dans toute souffrance que tu éprouves, dis-toi bien qu’il n’y a là aucune honte pour toi, ni rien qui dégrade l’intelligence destinée à te régir, puisque la douleur ne la peut atteindre, ni la détruire, en tant que cette intelligence est raisonnable et dévouée à l’intérêt commun. Tu peux aussi, dans les épreuves les plus pénibles, tirer presque toujours profit de la sentence même d’Épicure, en te disant que « cette douleur n’est point intolérable ; et surtout qu’elle n’est point éternelle ; tu n’as qu’à te souvenir qu’elle a des bornes où elle est renfermée, et que tu peux ne point l’accroître par l’opinion que tu t’en fais. » Souviens-toi encore, dans l’occasion, qu’il y a bien des choses, fort semblables à la douleur, qui te font souffrir sans que tu t’en aperçoives : ainsi, l’envie de dormir, la chaleur qui te suffoque, le dégoût par faute d’appétit. Quand donc tu t’inquiètes d’un de ces désagréments, dis-toi bien que c’est à la douleur que tu cèdes.

Prends garde à ne pas éprouver, même envers des gens inhumains, les sentiments que trop souvent les hommes montrent pour des hommes.

Comment savoir si l’âme de Télaugès était supérieure à celle de Socrate ? Pour résoudre cette question, il ne suffit pas que Socrate soit mort plus glorieusement que Télaugès, qu’il ait combattu les sophistes avec plus d’énergie, qu’il ait veillé plus courageusement au milieu des nuits glaciales du camp, qu’il ait résisté avec plus de magnanimité à l’ordre d’arrêter l’homme de Salamine, ni même qu’il ait brillé davantage par ses conversations dans les rues, points sur lesquels on pourrait insister, si tout cela était parfaitement exact. Ce qu’il faut savoir avant tout, c’est ce qu’était réellement l’âme de Socrate, s’il pouvait concentrer tout son bonheur à être juste envers les hommes et pieux envers les Dieux, s’il ne s’abandonnait pas plus que de raison à sa colère contre le vice, ou s’il ne condescendait pas un peu trop complaisamment à l’ignorance des hommes, s’il ne recevait pas avec assez de résignation la part qui lui était faite dans le destin universel, s’il ne la regardait pas comme intolérable, et enfin s’il ne laissait pas quelquefois succomber l’esprit aux passions de la chair.