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“Tout ce que tu vois sera détruit dans un instant, et ceux aussi qui observent cette destruction inévitable seront eux-mêmes non moins vite détruits.”
Regarde d’un peu haut ces rassemblements innombrables, ces innombrables cérémonies de tout ordre, ce voyage fait dans toutes les conditions de tempête et de calme, ces diversités infinies d’êtres naissant, coëxistant, mourant ; songe aussi un peu à cette vie que tant d’autres ont jadis vécue comme toi, à cette vie qu’après toi d’autres vivront encore, à la vie que mènent à cette heure tant de nations barbares ; et calcule combien il y a d’hommes qui n’ont jamais entendu même prononcer ton nom, combien qui l’oublieront dans un moment, combien qui peut-être te louent aujourd’hui et qui demain s’empresseront de te déchirer. Et tu te diras que le souvenir des hommes est certainement bien peu de chose, que la gloire ne vaut pas davantage, et que rien dans tout cela ne mérite notre estime.
Pas de trouble, pour tout ce qui provient de la cause extérieure ; stricte justice dans tous les actes que produit la cause qui ne tient qu’à toi ; en d’autres termes, principe d’action et désir, qui aboutissent à te faire toujours rechercher l’intérêt de tous, comme un devoir que la nature t’impose.
Il est une foule d’embarras gratuits que tu peux aisément t’épargner, puisqu’ils n’ont rien de réel que dans l’idée que tu t’en formes. Il te sera toujours facile de donner à ton esprit une immense carrière, en embrassant par la pensée l’univers entier, en songeant à l’éternité du temps, au changement rapide de chacune des parties de ce monde, à l’intervalle si étroit qui sépare leur naissance de leur destruction, à l’abîme sans fond qui a précédé leur existence, et à l’infini non moins insondable qui suivra leur dissolution.
Tout ce que tu vois sera détruit dans un instant, et ceux aussi qui observent cette destruction inévitable seront eux-mêmes non moins vite détruits. On a beau mourir dans la plus extrême vieillesse, on en est au même point que celui qui a trouvé la mort la plus prématurée.
Quelles âmes sont les leurs ! À quels objets appliquent-ils leurs soins les plus ardents ! Dans quelles vues prodiguent-ils leur amour et leur respect ! Essaie un peu de voir à nu leur cœur misérable. Quelle déception de s’imaginer que le blâme de telles gens puisse nous faire quelque tort, ou que leurs louanges les plus vives puissent nous servir à quelque chose !
La perte de l’existence n’est pas autre chose qu’un changement. Cette vicissitude plaît à la nature universelle, qui a fait que tout est bien, que tout a été de toute éternité semblable à ce qui est, et que tout sera à l’avenir semblable à ce qui a été. Et toi, qu’oses-tu dire ? Que tout dans le monde a toujours été mal, que tout sera mal à jamais, et que, parmi ces Dieux si nombreux, il ne s’est pas trouvé une seule puissance capable de redresser ce désordre, et tu prétends que l’univers a été condamné à des souffrances qui ne doivent jamais cesser !
Dans la matière dont tout être est composé, il y a une partie qui se corrompt et se perd, liquide, cendre, os, humeur ; dans un autre genre, les marbres sont les coagulations de la terre ; l’or et l’argent y sont des dépôts, des sédiments ; les poils des bêtes sont notre vêtement ; le sang est de la pourpre, et ainsi de tout le reste. Le souffle même qui nous anime est quelque chose d’analogue, puisque, venu de certains éléments, c’est en ces éléments qu’il se change lui-même.
Assez de cette vie de misère, assez de murmures, assez de grimaces dignes d’un singe ! Pourquoi te troubler ainsi ? Qu’y a-t-il de nouveau dans les choses ? Qui te met hors de toi ? T’en prends-tu à la cause même, à laquelle tu rapportes ton agitation ? Regarde-la en face. Est-ce à la matière ? Regarde-la avec une égale fermeté. En dehors de la matière et de la cause, il n’y a rien. Tâche donc enfin de devenir, sous l’œil des Dieux, plus simple et meilleur que tu n’es. Se dire tout cela et voir tout cela pendant cent années ou pendant trois ans, c’est bien toujours la même chose.