Extrait de l’anthologie publique

Marc Aurèle · Pensées pour moi-même · Livre VII, § 10-18

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“Aux yeux de l’être raisonnable, toute action qui est conforme à la nature n’est pas moins conforme à la raison.”

Tout ce qui est matériel disparaît en un instant dans la substance universelle ; toute cause rentre en un instant dans la raison qui gouverne le monde ; en un instant aussi, la mémoire de tout ce qui fut est engloutie dans l’éternité.

Aux yeux de l’être raisonnable, toute action qui est conforme à la nature n’est pas moins conforme à la raison.

Droit, ou redressé.

De même que, dans les êtres individuels, les membres du corps ont entre eux une certaine relation ; de même, les êtres raisonnables ont, malgré leur isolement, un rapport analogue, parce qu’ils sont faits pour coopérer à un seul et même but. Cette pensée acquerra dans ton âme d’autant plus de poids, que tu te diras souvent à toi-même : « Je suis un membre de la famille des êtres raisonnables. » Si tu disais seulement : je suis « une partie » et non pas « un membre » proprement dit, c’est que tu n’aimerais pas encore les hommes du fond du cœur ; c’est que faire le bien ne te causerait pas ce plaisir que donne un acte dont on a pleine conscience. Tu le fais simplement parce qu’il est convenable de le faire ; mais tu ne le fais point comme accomplissant par là le bien qui t’est propre.

Que du dehors advienne tout ce qu’il voudra, dans ces portions de mon être qui peuvent ressentir ces sortes d’accidents ; ce qui en moi souffrira pourra se plaindre, s’il le trouve bon. Mais quant à moi, si je ne pense pas que ce qui m’arrive soit un mal, je n’en suis pas encore atteint ; or il m’est toujours possible de concevoir cette pensée.

Quoi qu’on me dise, quoi qu’on me fasse, c’est mon devoir d’être toujours homme de bien. C’est ainsi que l’or, l’émeraude, la pourpre pourraient toujours se dire : « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il y a nécessité que je sois émeraude, et que je conserve la couleur que j’ai. »

Le principe qui nous gouverne ne se donne jamais à lui-même le trouble d’aucune passion, par exemple, la passion de la crainte, qu’il s’infligerait de son plein gré. Que si quelque autre peut lui causer frayeur ou chagrin, qu’il le fasse ; car ce n’est pas ce principe supérieur qui se précipitera spontanément dans ces désordres. C’est au corps de s’arranger lui-même pour ne point souffrir, comme c’est à lui de dire ce qu’il souffre. Quant à l’âme, qui éprouve la frayeur ou la tristesse, et qui, d’une manière générale, conçoit la pensée de toutes ces sensations, qu’elle n’en souffre en quoi que ce soit ; car tu ne lui permettras pas d’en porter ces jugements erronés. Le principe directeur peut être indépendant, dans tout ce qui le regarde, à moins qu’il ne se mette lui-même dans la dépendance de quelque besoin. Il peut à cet égard être toujours sans trouble et sans embarras, tant qu’il ne se trouble pas et ne s’embarrasse pas lui-même.

Le bonheur, c’est d’avoir un bon génie ; c’est de faire le bien. Que viens-tu donc faire ici, ô imagination aux décevantes apparences ? Va-t-en, au nom des Dieux, ainsi que tu es venue. Je n’ai que faire de toi. Tu es arrivée en moi, je le sais, par une habitude bien ancienne ; aussi je ne t’en veux pas. Seulement, retire-toi.

Est-il possible que l’homme redoute le changement ? Et quelle chose peut donc se faire au monde sans qu’un changement n’ait lieu ? Qu’y a-t-il de plus agréable, de plus familier à la nature de l’univers entier ? Peux-tu prendre un bain, sans que le bois qui le chauffe ne se transforme et ne change ? Peux-tu manger, sans qu’il n’y ait un changement dans les aliments qui doivent te nourrir ? Une chose utile quelconque peut-elle s’accomplir sans un changement correspondant ? Ne comprends-tu donc pas que le changement qui t’atteint toi-même est tout pareil, et que ce changement est aussi de toute nécessité dans la nature des choses ?