Extrait de l’anthologie publique

Marcel Proust · Du côté de chez Swann · Première partie, « Combray », chapitre 1 (épisode de la madeleine)

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“Mais quand, d'un passé ancien, rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.”

Je tressaillais, attentif à ce que je sentais, quelque chose de commun, entre le goût de cette madeleine que je goûtais et ce plaisir, isolé de toute circonstance, que j'avais éprouvé sans en voir la cause si tôt. Force de remonter à la source. Je reconnus le goût du morceau de madeleine que tante Léonie me donnait le matin, après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. Bien des années avaient passé depuis Combray, tout ce qui, le matin, entourait cette saveur, s'était arrêté, tout ce qui en dépendait, s'était périodiquement effacé, ou tout ce qui, se l'accumulant, le recouvrait, si loin, si profond. Mais quand, d'un passé ancien, rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. Et sitôt que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (encore que je ne susse pas et que je dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était ma chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin qu'on avait construit pour mes parents derrière elle ; et avec le pavillon vint, dans ce jardin, tout au matin, venait le jardin d'été, la pluie, la neige, le matin, le soir, la fin d'un après-midi, les arbres, l'herbe, la terre, le bout des fleurs, le goût d'une prune, les tours de Saint-Hilaire, et mille autres choses de mon enfance qui s'étaient rangées, depuis bien des années, dans le grand magasin de la mémoire, dont le hasard de ma tasse de thé avait fait jaillir, comme un jet d'eau si brusque, tout ce qui, un à un, sans que je pusse l'arrêter, montait en moi de cette lumière de Combray et de ses entours. Puis vinrent mes souffrances, mes désirs, mes regrettes, mes joies, comme autant de commodités dont je pusse goûter la douceur et dont je pusse sentir la profondeur. Peu à peu, dans le creux de ma cuillère, s'élevait, comme une apparition, l'image d'une réalité oubliée, et je fis un effort pour la regarder mieux, pour lui demander de me révéler des secrets. Mais je m'apercevais que, sans que je pusse rien, du reste, savoir, tout ce que je portais en moi, tous les riens d'autrefois, tout ce que je croyais à jamais perdu, renaissait en moi, avec son éclat, avec son parfum, avec son goût, avec son poids, tout ce que j'avais, sans le savoir, gardé. Et, comme le japonais s'amuse à tremper dans un bol d'eau un morceau de papier qui, s'y trouvant à l'instant déployé, se colore, se dessine, se figure, devient une fleur, une maison, des oiseaux, des figures, je sentis naître en moi, dans mon cœur, dans ma pensée, toutes ces choses du passé qui m'entouraient, vivantes, fragiles, délicates, mes journées de Combray. Alors, la mémoire, qu'aucun effort volontaire de la pensée ne pouvait faire revenir, retrouvait d'elle-même, toute seule, par la voie involontaire des sens, ce qu'elle avait perdu. Et, sous mes yeux, renaissait, incertaine, obscurcie par le voile des années, mais vivante, la petite ville où je passais mes vacances d'enfant, avec ses rues, ses maisons, son église, ses jardins, et, dominant tout, la flèche de l'église de Saint-Hilaire, qui m'a tant fait rêver, tant fait penser, que je crois encore, aujourd'hui, que c'est elle qui a fait de moi ce que je suis. Toute la vérité du passé, l'existence de ce que nous avons éprouvé, que nous croyions perdu à jamais, nous est rendue par le goût et par l'odeur ; et c'est en vain que nous cherchons à nous en souvenir autrement : les routes du souvenir par les yeux sont moins profondes que celles qui passent par les saveurs et les senteurs, qui sont tout ce qui, dans le monde, se laisse le mieux saisir et le plus longtemps garder. Car, de tout ce que nous avons aimé, vu, senti, entendu, ce n'est pas la pensée qui garde la trace, ce n'est pas le souvenir, ce sont les sens, et ils gardent tout, sans que nous le sachions, dans le moindre goût, dans le moindre parfum, jusqu'au jour où, rencontrés de nouveau par hasard, ils nous rendent, tout d'un coup, l'immense trésor du passé, tout ce que nous croyions avoir laissé derrière nous pour toujours, et qui, du fond de l'oubli, reparaît, intact, vivant, et nous comble de bonheur.