Extrait de l’anthologie publique

Michel de Montaigne · Essais, Livre I · Livre I, chapitre XX : « Que philosopher, c'est apprendre à mourir »

6 min de lecture

“Qui a appris à mourir, il a désappris à servir.”

Cicéron dit que philosopher ce n'est autre chose que s'apprêter à la mort. C'est d'autant que l'étude et la contemplation retirent d'une part notre âme aux affaires du corps et la divertissent, et d'autre part nous y faisons accoutumance : car, de vrai, ni le savoir, ni la vertu, ni aucune excellente chose, sans elle, ne s'exerce en cet univers. Mais je conclus avec raison qu'elle doit nous prêter à telle fin : voyons les hommes ordinaires. Ils vont à la mort sans savoir qu'ils y vont, ils y entrent sans la connaître, et, si elle ne leur survient tout à fait à l'improviste, il est rare qu'ils ne se soient du moins prévenus du péril et qu'ils ne l'aient déjà envisagé. Nous ne savons pas mourir. Aussitôt qu'un homme perd la santé, il s'étonne, il pleure, il gémît, il veut qu'on le plainde, comme s'il allait apprendre ce que c'est que la maladie. Et si, advint-il que la mort arrive, il est tout affolé et hors de soi. Préparons-nous donc, dès maintenant, à l'affaire qui nous occupe tous les jours. Le précepte de cette préparation est simple : d'où que la mort vienne, attendons-la. La prédestination, dit une sentence ancienne, quiconque fuit la mort trouvera derrière lui ; quiconque n'y pense pas la rencontre toujours devant. Puisque nous sommes menacés de la mort à chaque instant, attendons-la à chaque heure. Attendons-la à chaque heure : c'est une certitude absolue que nous ne pouvons jamais être sûrs d'une heure, ni de la prochaine. Tout l'office de notre vie se termine en ceci : c'est que les fins des autres espèces sont fixes et données, comme celle de leur espèce ; et les leurs : c'est que les hommes meurent quand ils ont vécu ; mais de telle façon que nous vivons toujours en espérance d'un avenir, nous n'avons rien que le présent ; et cela seul nous appartient. Le souci de l'avenir, non seulement importune, mais nous ravit encore celui du présent ; et nous abandonne à ce qui n'est pas nôtre, à ce qui n'est pas encore à nous. Notre vie est un habit si court, et qui tombe si tôt de dessus nous, que le soin d'en couper la traîne est trop superflu. Songeons donc que nous devons travailler à ce que chaque jour, chacun de nos jours, soit enfin parfait ; et de notre existence régler le dernier point. Si je savais qu'il dût être demain la fin de ma vie, et que j'eusse à tracer aujourd'hui le plan de mon ouvrage, je le voudrais tracer de manière qu'il fût parfait, et en emporter la satisfaction. Commençons, avant toutes choses, par régler notre esprit à une attitude droite et ferme, qui sache également juger sans passion les choses humaines. La mort peut surprendre le laboureur comme le roi ; elle ne distingue ni l'âge ni le rang ; elle nous attend à toutes les portes, et frappe également à celle du pauvre et à celle du grand. Que chacun, en toute saison et en tout lieu, soit prêt à partir, et sache qu'il n'y a rien au monde dont il dépende moins que du moment et de la manière. Jugeons, comme les choses qui ne sont pas en notre pouvoir, les douleurs et la mort elles-mêmes ; apprenons plutôt à souffrir ce que nous ne pouvons éviter, que d'enuser d'une vaine guerre contre la nature. La nature nous a donné la main pour aller au devant d'elle : elle nous montre le chemin, et elle le rend d'ailleurs doux et facile. Si nous prenons la mort avec crainte, c'est que nous ne connaissons pas sa nature ; si nous la connaissions, nous verrions qu'elle n'est qu'un moment, un passage, une fin qui achève le tableau. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Il n'y a aucun mal, pour qui a une fois dépassé les bornes de la vie et remis sa dépouille à la nature ; elle sait toujours, et mieux que nous, quand il faut la rendre. La mort est la fin de tous les maux, ou, s'il y en a d'autres, elle en délivre ; et quand elle les annonce, elle les prépare encore moins qu'elle ne les prévient. Je veux que la mort me trouve plantant mes choux, mais indifférent à elle, et plus encore à mon jardin inachevé. J'ai vu de bons hommes mourir, qui, de toute leur vie, n'avaient rien songé moins que d'en faire le deuil par avance ; et d'autres, tout au contraire, qui, dès leur jeunesse, s'y étaient pliés, et, l'ayant toujours présente à l'esprit, la recevaient enfin comme une vieille et triste connaissance. Si nous craignons de l'affronter devant, nous l'affronterons jamais sans faiblesse ; mais si nous l'avons longuement regardée, elle perd son visage terrible, et ne nous apparaît plus que comme la compagne ordinaire de notre vie, qui, sans cesse, nous tient lieu de leçon. Vivons donc parmi les hommes comme si notre esprit savait déjà que notre fin approche : non par tristesse, mais par sagesse ; car celui qui chaque jour récapitule sa vie ne saurait être surpris, et qui a chaque jour disposé ses affaires comme s'il eût achevé son ouvrage, celui-là n'aura jamais à se repentir d'avoir vécu.