Extrait de l’anthologie publique

Michel de Montaigne · Essais, Livre I · Livre I, chapitre XX : « Que philosopher, c'est apprendre à mourir »

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“Le point n'est pas de mourir, mais de bien mourir ; et mourir, c'est en un sens déjà vécu.”

Cicéron dit que philosopher, ce n'est autre chose que s'apprêter à mourir. C'est d'autant que l'étude et la contemplation retirent d'une manière notre âme, et l'avancent hors de nous, et qu'elle s'occupe hors du corps, qui est comme une préparation à la mort, qui se montre si semblable à cela. Ou bien c'est que nous devons régler le bon usage de notre âme et de notre demeure selon cette fin dernière, et disposer d'avance et nous préparer à cet instant où la mort nous arrachera de notre corps. Socrate répondit à un homme qui lui demandait quel genre de vie était le meilleur : « celui-là qui n'est obligé de rendre compte ni des dieux ni des hommes. » En effet, celui qui a appris à mourir s'est défait de toute servitude. Il n'y a rien de mauvais pour celui qui a bien appris à ne pas craindre de mourir. La mort menace aussi bien celui qui fuit que celui qui s'arrête. D'une part, la mort doit nous être tant soit peu redoutée, et de l'autre, tant soit peu désirée ; il est juste qu'on ne lui donne ni trop, ni trop peu de considération. Si vous savez vivre, il vous faut aussi apprendre à mourir. Ce serait une chose insupportable et monstrueuse que la vie, s'elle était sans fin. Il faut plus de jugement pour mourir que pour vivre ; et il est plus aisé de se défaire de la vie que de ses esprits, et de souffrir la mort que de souffrir la vie. Voyons comment on meurt : c'est ce que j'appelle le point et le sommet de la sagesse. Toutes les précepts qui se mêlent des conditions de la vie convergent vers ce but. Je crois que les bonnes choses qu'on nous dit pour nous exhorter à mépriser la douleur, la honte, la pauvreté et les choses semblables, ont leur source en cet endroit où l'on nous fait représenter que c'est une béatitude à un homme d'avoir les mœurs et la liberté de l'esprit hautes et droites ; et ce n'est pas une droiture qui ne soit pas au fait de mourir. Je veux que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d'elle, et plus encore de mon jardin imparfait. Je voyais toujours que les hommes s'efforçaient, quand ils venaient à mourir, de fixer leur regard sur quelque chose qui les consolât, et qu'ils se tournaient de leur mieux vers ce côté-là. Toutes les façons de la consoler se réduisent au bout qu'il faut s'en défaire, et avec laquelle on a ces deux considérations principales : premièrement, de laisser cette vie, où l'on se plaît ; et de l'autre, la suite que les misères humaines ont, et que ceux qui nous survivent auront à subir. Et parce qu'il est difficile de vaincre complètement la première, on l'a mêlée avec la seconde. La mort peut être rassérénée et souhaitée : « Prétendant aller là où sont mon père et mes ancêtres. » Et ce vieil sage oriental qui ordonna que sa mort fût accompagnée d'une fête et congratulation générale de tous ses amis, qui allaient, disait-il, le rejoindre de l'autre côté, avec cette espérance, prendre congé joyeusement, chacun de sa part. Nous nous émotions nous-mêmes à ces paroles : « Pourquoi pleurer sur la mort, puisqu'elle est le beginning d'une vie éternelle et bienheureuse ? » Aussi n'est-il rien qui importe plus à un sage que de bien savoir mourir. C'est faire étalage de plus grande capacité, que d'estimer ce qu'on perd en la mort, et de savoir en faire compte. Auprès de laquelle, ayant appris à bien vivre, il a aussi appris à bien mourir. C'est un art excellent. Il faut apprendre à mourir pour commencer à vivre ; les hommes que la mort surprend impréparés sont ceux qui n'ont jamais su vivre. Quand vous seriez en place souveraine, comme un grand personnage, plein de gloire et de richesse, la mort vous dépouillera de tout. Songez alors : que voulez-vous ? la mort peut être bonne à tous les âges ; mais en la jeunesse elle est douce et ne se fait pas si sentir. Vivez à votre aise, et faites que la mort ne vous trouve pas en train de vous plaindre. J'admire cette douceur et facilité, avec laquelle, en nos histoires, tant de braves hommes ont reçu leur fin. Tel, interrogé sur sa santé, a répondu : « J'ai une fièvre, et une mort. » Je m'étonne si l'occasion de la mort est toujours bonne. Les plus belles vies ne sont pas toujours les plus longues : c'est la mesure et non le nombre des années qu'il faut compter. Quelle plus longue vie avons-nous à désirer, qu'une vie bien employée ? Le point n'est pas de mourir, mais de bien mourir ; et mourir, c'est en un sens déjà vécu. Pour moi, je veux que la mort me trouve occupé à des choses publiques et privées, en pleine besogne, mais autant que je puis, prompt et prêt.