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“Parce que c'était lui, parce que c'était moi.”
Considérant la conduite de la besogne d'un peintre que j'ai, il m'a pris une envie de l'imiter. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque pan, pour y loger un tableau élaboré de toute sa suffisance ; et, le vide tout au tour, il le remplit de crotesques, qui sont peintures fantastiques, n'ayant grâce qu'en la variété et étrangeté. Et que sont-ce aussi ici à la vérité, que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n'ayant ordre, suite, ni proportion que fortuite ? Il suit bien en cela le peintre, mais il fait mal en ce que le tableau principal est trop petit, et les crotesques trop grands. Et puis, pour dire la vérité, ce mien tableau est si mal agencé, que je ne sais où mettre les pièces qui le doivent composer. Je le devrais peindre tout entier, mais je ne le puis, et me contente de le représenter à la volée, et comme il se présente. Je ne peins pas l'être, je peins le passage. Et, pour venir à mon propos, je dis que l'amitié dont je parle est une amitié si parfaite et si entière, qu'il ne s'en voit guère de semblable. Ce n'est pas une amitié commune, qui se contracte par convention, par intérêt, par besoin, ou par quelque autre cause que ce soit. C'est une amitié qui naît, qui se nourrit, qui s'entretient, qui se fortifie et qui dure, sans aucun autre fondement que la vertu, et sans autre objet que la vertu. Et, de fait, je ne sais comment il se fait, que nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'autre, cela faisait une telle impression en nos ames, que nous nous embrassions par nos noms. Et, à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés l'un à l'autre, que rien dès lors ne nous fut plus proche que l'un l'autre. Et, à la vérité, cette amitié n'eut point d'autre cause que la ressemblance de nos esprits et de nos humeurs. Et, pour mieux dire, ce n'est pas une amitié, c'est une société, une confédération, une conjuration, une conspiration de nos volontés, tellement unies, que nous ne faisions qu'un. Et, en cette union, il n'y avait point de supériorité, point de domination, point de servitude, point de contrainte. Chacun y était maître et esclave tout ensemble, mais d'une manière si douce et si agréable, que la liberté y était plus sûre que la contrainte. Et, pour ce qui est de la parole, nous n'en avions point besoin, parce que nous nous entendions sans parler. Et, pour ce qui est de l'action, nous n'avions point besoin de conseil, parce que nous nous devinions. Et, pour ce qui est de la volonté, nous n'avions point besoin de commandement, parce que nous nous obéissions. Et, pour ce qui est de la raison, nous n'avions point besoin de discours, parce que nous nous persuadions. Bref, c'était je ne sais quelle essence, et une si parfaite et entière amitié, que l'âme de l'un est perdue en l'autre, et que l'un ne se peut trouver sans l'autre. Et, si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que c'était moi.