4 min de lecture
“Mais la nature encor te préſenta,
Pour t’enrichir cette terre où nous ſommes.”
Et condamné je vois la dure chaſteté,
Là gravement aſſiſe & la vertu ſauvage,
Ainſi mon temps divers par ces vagues ſe paſſe.
Ores ſon œil m’appelle, or ſa bouche me chaſſe.
Hélas, en cet eſtrif, combien ai-je enduré.
Et puiſqu’on penſe avoir d’amour quelque aſſurance,
Sans ceſſe nuit & jour à la ſervir je penſe,
Ni encor de mon mal, ne puis eſtre aſſuré.
Or dis-je bien, mon eſpérance eſt morte.
Or eſt-ce foit de mon aiſe & mon bien.
Mon mal eſt clair : maintenant je vois bien,
Tout m’abandonne & d’elle je n’ai rien,
Sinon toujours quelque nouveau ſoutien,
Qui rend ma peine & ma douleur plus fortes.
Ce que j’attends, c’eſt un jour d’obtenir
Quelques ſoupirs des gens de l’avenir ;
Quelqu’un dira deſſus moy par pitié :
Sa dame & luy naquirent deſtinez,
Également de mourir obſtinez,
L’un en rigueur, & l’autre en amitié.
J’ai tant vécu, chétif, en ma langueur,
Qu’or j’ai vu rompre, & ſuis encore en vie,
Mon eſpérance avant mes yeux ravie,
Contre l’écueil de ſa fière rigueur.
Que m’a ſervi de tant d’ans la longueur ?
Elle n’eſt pas de ma peine aſſouvie :
Elle s’en rit, & n’a point d’autre envie,
Que de tenir mon mal en ſa vigueur.
Donques j’aurai, malheureux en aimant
Toujours un cœur, toujours nouveau tourment.
Je me ſens bien que j’en ſuis hors d’haleine,
Preſt à laiſſer la vie ſous le faix :
Qu’y ferait-on ſinon ce que je fais ?
Piqué du mal, je m’obſtine en ma peine.
Puiſqu’ainſi ſont mes dures deſtinées,
J’en ſoûlerai, ſi je puis, mon ſouci.
Si j’ai du mal, elle le veut auſſi.
J’accomplirai mes peines ordonnées
Nymphes des bois qui avez étonnées,
De mes douleurs, je crois quelque merci,
Qu’en penſez-vous ? puis-je durer ainſi,
Si à mes maux treſves ne ſont données ?
Or ſi quelqu’une à m’écouter s’incline,
Oyez pour Dieu ce qu’ores je devine.
Le jour eſt près que mes forces jà vaines
Ne pourront plus fournir à mon tourment.
C’eſt mon eſpoir, ſi je meurs en aimant,
Adonc, je crois, faillirai-je à mes peines.
Lorſque laſſe eſt, de me laſſer ma peine,
Amour d’un bien mon mal rafraîchiſſant,
Flatte au cœur mort ma plaie languiſſant,
Nourrit mon mal, & luy foit prendre haleine.
Lors je conçois quelque eſpérance vaine :
Mais auſſitoſt, ce dur tyran, s’il ſent
Que mon eſpoir ſe renforce en croiſſant,
Pour l’étouffer, cent tourments il m’amène
Encor tous frais : lors je me vois blamant
D’avoir été rebelle à mon tourment.
Vive le mal, oſ dieux, qui me dévore,
Vive à ſon gré mon tourment rigoureux.
Ô bienheureux & bienheureux encore
Qui ſans relache eſt toujours malheureux.
Si contre amour je n’ai autre défenſe
Je m’en plaindrai, mes vers le maudiront,
Et après moy les roches rediront
Le tort qu’il foit à ma dure conſtance.
Puiſque de luy j’endure cette offenſe.
Au moins tout haut, mes rythmes le diront,
Et nos neveux, alors qu’ils me liront,
En l’outrageant, m’en feront la vengeance.
Ayant perdu tout l’aiſe que j’avais,
Ce ſera peu que de perdre ma voix.
S’on ſçait l’aigreur de mon triſte ſouci,
Et ſur celuy qui m’a foit cette plaie,
Il en aura, pour ſi dur cœur qu’il ait,
Quelque pitié, mais non pas de merci.
Ia reluyſçait la benoîte journée
Que la nature au monde te devait,
Quand des tréſors qu’elle te réſervait
Sa grande clé, te fut abandonnée.
Tu pris la grace à toy ſeule ordonnée,
Tu pillas tant de beautez qu’elle avoit :
Tant qu’elle, fière, alors qu’elle te voit
En eſt parfois, elle-meſme étonnée.
Ta main de prendre enfin ſe contenta :
Mais la nature encor te préſenta,
Pour t’enrichir cette terre où nous ſommes.
Tu n’en pris rien : mais en toy tu t’en ris,
Te ſentant bien en avoir aſſez pris
Pour eſtre icy reine du cœur des hommes.