Extrait de l’anthologie publique

Montaigne · Essais · Chapitre 29, paragraphes 76-150

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“Sondant le moins profond de cette large mer, Ie tremble de m’y perdre, & aux rives m’aſſure.”

Mais certes celuy-là n’a la raiſon entière,

Ains a le cœur gaté de quelque rigueur fière,

S’il ſe plaint de ma plainte, & mon mal il n’entend.

Amour tout à un coup de cent douleurs me point,

Et puis l’on m’avertit que ie ne crie point.

Si vain ie ne ſuis pas que mon mal i’agrandiſſe

A force de parler : ſon m’en peut exempter,

Ie quitte les ſonnetz, ie quitte le chanter.

Qui me défend le deuil, celuy-là me guériſſe.

Quand à chanter ton los, parfois ie m’aduenture,

Sans oſer ton grand nom, dans mes vers exprimer,

Sondant le moins profond de cette large mer,

Ie tremble de m’y perdre, & aux rives m’aſſure.

Ie crains, en louant mal, que ie te faſſe iniure.

Mais le peuple étonné d’ouïr tant t’eſtimer,

Ardant de te connaître, eſſaie à te nommer,

Et cherchant ton ſaint nom ainſi à l’aventure,

Ébloui n’atteint pas à voir choſe ſi claire,

Et ne te trouve point ce groſſier populaire,

Qui n’ayant qu’un moyen, ne voit pas celuy-là :

C’eſt que s’il peut trier, la comparaiſon faite,

Des parfaites du monde, une la plus parfaite,

Lors, s’il a voix, qu’il crie hardiment la voilà.

Quand viendra ce iour-là, que ton nom au vrai paſſe

Par France dans mes vers ? combien & quantes fois

S’en empreſſe mon cœur, s’en démangent mes doigts ?

Souvent dans mes écrits de ſoy meſme il prend place.

Maugré moy ie t’écris, malgré moy ie t’efface,

Quand Aſtrée viendroit & la foi & le droit,

Alors ioyeux ton nom au monde ſe rendroit.

Ores c’eſt à ce temps, que cacher il te faſſe,

C’eſt à ce temps malin une grande vergogne

Donc Madame tandis tu ſeras ma Dordogne.

Toutefois laiſſe-moi, laiſſe-moi ton nom mettre,

Ayez pitié du temps, ſi au iour ie te metz,

Si le temps ce connaît, lors ie te le prometz,

Lors il ſera doré, s’il le doit iamais eſtre.

O entre tes beautez, que ta conſtance eſt belle.

C’eſt ce cœur aſſuré, ce courage conſtant,

C’eſt parmi tes vertus, ce que l’on priſe tant :

Auſſi qu’eſt-il plus beau, qu’une amitié fidelle ?

Or ne charge donc rien de ta sœur infidele,

De Vézère ta sœur : elle va s’écartant

Toujours flottant mal sûre en ſon cours inconſtant.

Vois-tu comme à leur gré les vents ſe jouent d’elle ?

Et ne te repens point pour droit de ton aînage

D’avoir déjà choiſi la conſtance en partage.

Meſme race porta l’amitié ſouveraine

Des bons jumeaux, deſquels l’un à l’autre départ

Du ciel & de l’enfer la moitié de ſa part,

Et l’amour diffamé de la trop belle Hélène.

Je vois bien, ma Dordogne encore humble tu vas :

De te montrer Gaſconne en France, tu as honte.

Si du ruiſſeau de Sorgue, on foit ores grand conte,

Si a-t-il bien été quelquefois auſſi bas.

Vois-tu le petit Loir comme il hate le pas ?

Comme déjà parmi les plus grands il ſe compte ?

Comme il marche hautain d’une courſe plus prompte

Tout à coſté du Mince, & il ne s’en plaint pas ?

Un ſeul Olivier d’Arne enté au bord de Loire

Le faict courir plus brave & luy donne ſa gloire.

Laiſſe, laiſſe-moi faire, & un jour ma Dordogne

Si je devine bien, on te connaîtra mieux :

Et Garonne, & le Rhoſne, & ces autres grands Dieux

En auront quelque ennui, & poſſible vergogne.

Toy qui oys mes ſoupirs, ne me ſoys rigoureux

Si mes larmes à part toutes miennes je verſe,

Si mon amour ne ſuit en ſa douleur diverſe

Du Florentin tranſi les regrets langoureux,

Ni de Catulle auſſi, le folatre amoureux,

Qui le cœur de ſa dame en chatouillant luy perce,

Ni le ſavant amour du demi-Grec Properce,

Ils n’aiment pas pour moi, je n’aime pas pour eux,

Qui pourra ſur autrui ſes douleurs limiter,

Celuy pourra d’autrui les plaintes imiter :

Chacun ſent ſon tourment & ſçait ce qu’il endure