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“Mais de les voir aucun homme n’eſt digne,
Ni moy auſſi, ſi elle ne m’en eût fait.”
Chacun parla d’amour ainſi qu’il l’entendit.
Je dis ce que mon cœur, ce que mon mal me dit.
Que celuy aime peu, qui aime à la meſure.
Quoi ? qu’eſt-ce ? oſ vents, oſ nues, oſ l’orage !
À point nommé, quand d’elle m’approchant
Les bois, les monts, les baiſſes vois tranchant
Sur moy d’aguet vous pouſſez votre rage.
Ores mon cœur s’embraſe davantage.
Allez, allez faire peur au marchand,
Qui dans la mer les tréſors va cherchant :
Ce n’eſt ainſi, qu’on m’abat le courage.
Quand j’oys les vents, leur tempeſte, & leurs cris,
De leur malice, en mon cœur je me ris.
Me penſent-ils pour cela faire rendre ?
Faſſe le ciel du pire, & l’air auſſi :
Je veux, je veux, & le déclare ainſi
S’il faut mourir, mourir comme Léandre.
Vous qui aimer encore ne ſavez,
Ores m’oyant parler de mon Léandre,
Ou jamais non, vous y devez apprendre,
Si rien de bon dans le cœur vous avez,
Il oſa bien branlant ſes bras lavez,
Armé d’amour, contre l’eau ſe défendre,
Qui pour tribut la fille voulut prendre,
Ayant le frère, & le mouton ſauvez.
Un ſoyr vaincu par les flots rigoureux,
Voyant déjà, ce vaillant amoureux,
Que l’eau maîtreſſe à ſon plaiſir le tourne :
Parlant aux flots, leur jeta cette voix :
Pardonnez-moi maintenant que j’y vais,
Et gardez-moi la mort, quand je retourne.
Ô cœur léger, oſ courage mal sûr,
Penſes-tu plus que ſouffrir je te puiſſe ?
Ô bonté creuſe, oſ couverte malice,
Traître beauté, venimeuſe douceur.
Tu étais donc toujours sœur de ta sœur ?
Et moy trop ſimple il falloit que j’en fiſſe
L’eſſai ſur moy ? Et que tard j’entendiſſe
Ton parler double & tes chants de chaſſeur ?
Depuis le jour que j’ai pris à t’aimer,
J’euſſe vaincu les vagues de la mer.
Qu’eſt-ce aujourd’hui que je pourrais attendre ?
Comment de toy pourrais-je eſtre content ?
Qui apprendra ton cœur d’eſtre conſtant,
Puiſque le mien ne le luy peut apprendre ?
Ce n’eſt pas moy que l’on abuſe ainſi :
Qu’à quelque enfant ſes ruſes on emploie,
Qui n’a nul goût, qui n’entend rien qu’il oie :
Je ſais aimer, je ſais hair auſſi.
Contente-toy de m’avoir juſqu’icy
Fermé les yeux, il eſt temps que j’y voie :
Et qu’aujourd’hui, las & honteux je ſoys
D’avoir mal mis mon temps & mon ſouci,
Oſerais-tu m’ayant ainſi traité
Parler à moy jamais de fermeté ?
Tu prends plaiſir à ma douleur extreſme.
Tu me défends de ſentir mon tourment :
Et ſi veux bien que je meure en t’aimant.
Si je ne ſens, comment veux-tu que j’aime ?
Oh l’ai-je dit ? Hélas l’ai-je ſongé ?
Ou ſi pour vrai j’ai dit blaſphème-t-elle ?
S’a fauſſe langue, il faut que l’honneur d’elle
De moi, par moi, de ſur moi, ſoyt vengé.
Mon cœur chez toy, oſ madame, eſt logé :
Là donne-luy quelque geſne nouvelle :
Fais-luy ſouffrir quelque peine cruelle :
Fais, fais-luy tout, fors luy donner congé.
Or ſeras-tu (je le ſais) trop humaine,
Et ne pourras longuement voir ma peine.
Mais un tel fait, faut-il qu’il ſe pardonne ?
À tout le moins haut je me dédirai
De mes ſonnets, & me démentirai,
Pour ces deux faux, cinq cents vrais je t’en donne.
Si ma raiſon en moy s’eſt pu remettre,
Si recouvrer aſteure je me puis,
Si j’ai du ſens, ſi plus homme je ſuis,
Je t’en mercie, oſ bienheureuſe lettre.
Qui m’eût (hélas) qui m’eût ſu reconnaître
Lorſqu’enragé vaincu de mes ennuis,
En blaſphémant ma dame je pourſuis ?
De loin, honteux, je te vis lors paraître
Ô ſaint papier, alors je me revins,
Et devers toy dévotement je vins.
Je te donnerais un autel pour ce fait,
Qu’on vît les traits de cette main divine.
Mais de les voir aucun homme n’eſt digne,
Ni moy auſſi, ſi elle ne m’en eût fait.