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“Il y a ici un guèbre qui, après toi, a, je crois, la première place dans mon cœur : c’est l’âme de la probité même.”
Ibben à Usbek.
Trois vaisseaux sont arrivés ici sans m’avoir apporté de tes nouvelles. Es-tu malade ? ou te plais-tu à m’inquiéter ?
Si tu ne m’aimes pas dans un pays où tu n’es lié à rien, que sera-ce au milieu de la Perse et dans le sein de ta famille ? Mais peut-être que je me trompe : tu es assez aimable pour trouver partout des amis ; le cœur est citoyen de tous les pays : comment une âme bien faite peut-elle s’empêcher de former des engagements ? Je te l’avoue, je respecte les anciennes amitiés ; mais je ne suis pas fâché d’en faire partout de nouvelles.
En quelque pays que j’aie été, j’y ai vécu comme si j’avois dû y passer ma vie : j’ai eu le même empressement pour les gens vertueux, la même compassion ou plutôt la même tendresse pour les malheureux, la même estime pour ceux que la prospérité n’a point aveuglés. C’est mon caractère, Usbek ; partout où je trouverai des hommes, je me choisirai des amis.
Il y a ici un guèbre qui, après toi, a, je crois, la première place dans mon cœur : c’est l’âme de la probité même. Des raisons particulières l’ont obligé de se retirer dans cette ville où il vit tranquillement du produit d’un trafic honnête avec une femme qu’il aime. Sa vie est toute marquée d’actions généreuses, et, quoiqu’il cherche la vie obscure, il y a plus d’héroïsme dans son cœur que dans celui des plus grands monarques.
Je lui ai parlé mille fois de toi ; je lui montre toutes tes lettres ; je remarque que cela lui fait plaisir ; et je vois déjà que tu as un ami qui t’est inconnu.
Tu trouveras ici ses principales aventures : quelque répugnance qu’il eût à les écrire, il n’a pu les refuser à mon amitié, et je les confie à la tienne.
D’APHÉRIDON ET D’ASTARTÉ.
Je suis né parmi les guèbres, d’une religion qui est peut-être la plus ancienne qui soit au monde. Je fus si malheureux que l’amour me vint avant la raison : j’avois à peine six ans, que je ne pouvois vivre qu’avec ma sœur ; mes yeux s’attachoient toujours sur elle, et, lorsqu’elle me quittoit un moment, elle les retrouvoit baignés de larmes ; chaque jour n’augmentoit pas plus mon âge que mon amour. Mon père, étonné d’une si forte sympathie, auroit bien souhaité de nous marier ensemble, selon l’ancien usage des guèbres, introduit par Cambyse ; mais la crainte des mahométans, sous le joug desquels nous vivons, empêche ceux de notre nation de penser à ces alliances saintes, que notre religion ordonne plutôt qu’elle ne permet, et qui sont des images si naïves de l’union déjà formée par la nature.
Mon père, voyant donc qu’il auroit été dangereux de suivre mon inclination et la sienne, résolut d’éteindre une flamme qu’il croyoit naissante, mais qui étoit déjà à son dernier période ; il prétexta un voyage et m’emmena avec lui, laissant ma sœur entre les mains d’une de ses parentes ; car ma mère étoit morte depuis deux ans. Je ne vous dirai point quel fut le désespoir de cette séparation : j’embrassai ma sœur toute baignée de larmes ; mais je n’en versai point, car la douleur m’avoit rendu comme insensible. Nous arrivâmes à Tefflis ; et mon père, ayant confié mon éducation à un de nos parents, m’y laissa et s’en retourna chez lui.
Quelque temps après, j’appris que, par le crédit d’un de ses amis, il avoit fait entrer ma sœur dans le beiram du roi, où elle étoit au service d’une sultane. Si l’on m’avoit appris sa mort, je n’en aurois pas été plus frappé : car, outre que je n’espérois plus de la revoir, son entrée dans le beiram l’avoit rendue mahométane ; et elle ne pouvoit plus, suivant le préjugé de cette religion, me regarder qu’avec horreur. Cependant, ne pouvant plus vivre à Tefflis, las de moi-même et de la vie, je retournai à Ispahan. Mes premières paroles furent amères à mon père ; je lui reprochai d’avoir mis sa fille en un lieu où l’on ne peut entrer qu’en changeant de religion. Vous avez attiré sur votre famille, lui dis-je, la colère de Dieu et du Soleil qui vous éclaire ; vous avez plus fait que si vous aviez souillé les Éléments, puisque vous avez souillé l’âme de votre fille, qui n’est pas moins pure : j’en mourrai de douleur et d’amour ; mais puisse ma mort être la seule peine que Dieu vous fasse sentir ! À ces mots, je sortis ; et, pendant deux ans, je passai ma vie à aller regarder les murailles du beiram, et considérer le lieu où ma sœur pouvoit être, m’exposant tous les jours mille fois à être égorgé par les eunuques qui font la ronde autour de ces redoutables lieux.