Extrait de l’anthologie publique

Montesquieu · Lettres persanes · Première partie, Lettre XI (Histoire des Troglodytes)

6 min de lecture

“Que la vertu, dit-il, vous tienne lieu de souverain.”

On les croirait aujourd'hui éteints : il n'en subsiste que deux familles. Or il y a très longtemps que les Troglodytes, petits peints hideux et plus grossiers que les bêtes, étaient répandus dans un pays aride et coupé de montagnes. Ils n'avaient presque point de figure : il serait impossible aux hommes d'en dessiner une ressemblance. Ils ne voyaient presque point ; ils avaient les yeux si farouches qu'ils ne pouvaient souffrir la lumière. Le roi qui les gouvernait alors, et qui était un bon roi, leur témoigna qu'il voulait se rendre inutile, et qu'ils devaient, pour peu qu'ils voulussent, se passer de ses services : il affranchit donc ses sujets. « Que la vertu, dit-il, vous tienne lieu de souverain. » C'est ainsi que le peuple troglodyte fut livré à lui-même.

Ils choisirent d'abord des magistrats ; mais les peuples grossiers d'alors ne purent s'accorder sur les personnes : les disputes durèrent longtemps, et la confusion alla toujours croissante. Les chefs de famille, las de commandements contestés, s'arrogèrent chacun l'autorité dans son canton. Il n'y eut plus de lois, plus de magistrats, et chacun fit sa volonté. Ce fut le plus affreux état où l'on ait jamais vu des hommes.

Un troglodyte qui allait mourir laissa deux enfants. Il leur recommanda surtout de s'aimer, et leur dit qu'il laissait à chacun un trésor. Mais ces deux enfants, dès qu'ils se virent héritiers, s'aimèrent bien moins qu'ils ne convoitaient leur bien. Chacun dit qu'il n'avait reçu que des dettes, et qu'il ne devait rien à son frère. Ils se disputèrent donc, et l'un tua l'autre.

Un autre troglodyte rencontra sur son chemin une femme enceinte, qui était à un quart de lieue de la fontaine, le seul endroit du pays où l'on pût boire. Il la fit périr afin d'empêcher qu'elle n'empêchât son passage ; car, dit-on, il y avait une loi qui obligeait de secourir les femmes enceintes, et celui qui les abandonnait était puni.

Deux troglodytes avaient des troupeaux qui se disputèrent un champ. Ils voulurent se battre ; l'un des deux était plus fort, et l'autre se servit d'un procédé : il alla trouver le prince d'une nation voisine, et lui promit une partie de son champ s'il venait à son secours. Le prince vint. Les deux troglodytes furent tués, et le champ resta au prince.

Un troglodyte, homme riche, avait une fille unique, et il voyait deux jeunes gens de sa nation, l'un pauvre, l'autre riche, qui l'aimaient tous les deux. « Mariez ma fille, disait-il, à celui qui sera le plus honnête homme. » Mais il fut enlevé par ses esclaves et emmené dans un pays désert. Les deux jeunes gens vinrent chercher la jeune troglodyte : celle qui la gardait la leur livra, et ils en disputèrent longtemps. Enfin, ils convinrent de partir chacun de son côté, et d'épouser tous deux celle qu'ils aimaient. Mais comme ils marchaient, celui qui était pauvre sentit qu'il aimait mieux mourir que d'être le triste rival de son ami ; il mourut de chagrin. La jeune fille fut inondée de larmes, et mourut aussi. L'autre jeune homme alla trouver le prince qui l'avait aidé autrefois, l'engagea dans une guerre, et tous les Troglodytes furent exterminés.

Mais la justice divine ne laissa pas ce châtiment sans mélange : il y eut deux familles échappées au carnage. L'une habitait dans le désert ; il y restait un vieil homme avec sa fille. L'autre famille était dans une île. Le mari et la femme avaient gardé quelque sentiment d'humanité, et l'éducation de leurs enfants leur avait donné un cœur et des mœurs douces.

Ces deux familles firent passer le bien de l'une et de l'autre à leurs enfants. La fille du vieil homme fut mariée à un des enfants de l'autre famille, et le fils du vieil homme en épousa une autre. Le mari et la femme moururent dans l'île, et laissaient deux fils et une fille. Ces enfants, élevés dans la vertu par leurs parents, sentirent bientôt que la société ne pouvait se maintenir sans lois, et se firent des lois pour eux-mêmes. Ils voulurent même étendre cette douceur à leurs voisins, et envoyèrent des députés aux autres familles éparses.

Ainsi se reformèrent peu à peu des peuples unis par des lois justes, qui travaillaient ensemble à la culture de leurs terres, qui s'aimaient, s'entre-aidaient, et qui, d'une race dépravée, devinrent un peuple sage et vertueux. La vertu leur donna ce que la violence avait détruit : ils se rétablirent, ils multiplièrent, et leur pays, si stérile au commencement, devint un des plus fertiles de la terre.

Voilà, cher Rica, dit le voyageur persan à son ami, ce que je sais de l'histoire des Troglodytes. Tu vois par là qu'il n'y a rien de plus juste que la sentence qui avait été donnée : les hommes seraient bien malheureux s'ils étaient abandonnés uniquement à leur raison naturelle, sans que rien les retînt ; ils seraient plus malheureux encore sous un mauvais gouvernement que dans la confusion où ils se seraient trouvés sans aucun gouvernement. Il n'y a point de mal qui ne vienne d'un mauvais usage de la liberté ; et la vertu, la seule qui rende les hommes heureux, est celle qui les unit les uns aux autres.