Extrait de l’anthologie publique

Nietzsche · Par-delà bien et mal · Chapitre IV. Maximes et intermèdes, paragraphes 31-60

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“C’est celle de l’homme qui n’envisage pas la possibilité que lui aussi pourrait être admiré un jour.”

Si froid, si glacial, qu’on s’y brûle les doigts ! La main qui le saisit recule d’effroi ! — Et il y en a qui prennent cela pour de la chaleur !

Qui, pour sa bonne réputation, ne s’est pas déjà sacrifié lui-même ?

Dans la bonhomie, il n’y a pas de misanthropie : mais c’est pour cela qu’on y trouve tant de mépris des hommes.

La maturité de l’homme, c’est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant.

Avoir honte de son immoralité : c’est un degré sur l’échelle, au bout de laquelle on a honte aussi de sa moralité.

Il convient de quitter la vie comme Ulysse quitta Nausicaa, — en la bénissant, plutôt qu’amoureux d’elle.

Quoi ? Un grand homme ? Je ne vois là que le comédien de son propre idéal.

Quand on veut dresser sa conscience, elle vous embrasse, tout en vous mordant.

Le désillusionné parle. — « J’attendais des échos, et je n’ai rencontré que des éloges. — »

Devant nous-mêmes, nous feignons tous d’être plus simples que nous ne sommes : nous nous reposons ainsi de nos semblables.

Aujourd’hui il se pourrait qu’un homme qui cherche la connaissance eût le sentiment d’être un dieu transformé en animal.

Découvrir que l’on est aimé en retour, cela devrait ouvrir les yeux au sujet de l’être aimé. — « Quoi ? est-il assez modeste pour t’aimer, pour t’aimer toi ? Ou assez sot ? — Ou bien — ou bien — ? »

Le danger dans le bonheur. — « Maintenant tout me réussit : j’aime toute espèce de destinée : — qui a envie d’être ma destinée ? »

Ce n’est pas leur amour de l’humanité, c’est l’impuissance de leur amour qui empêche les chrétiens d’aujourd’hui — de nous faire monter sur le bûcher.

Pour l’esprit libre, pour celui qui possède la « religion de la connaissance » — la pia fraus est plus contraire à son goût (à sa religiosité) que la impia fraus. De là son incompréhension de l’Église, cette incompréhension qui appartient au type de l’« esprit libre », — qui est l’assujettissement même du type de l’« esprit libre ».

Par la musique, les passions jouissent d’elles-mêmes.

Une fois qu’une décision est prise, il faut fermer les oreilles aux meilleurs arguments contraires. C’est l’indice d’un caractère fort. Par occasion il faut donc faire triompher sa volonté jusqu’à la sottise.

Il n’y a pas de phénomènes moraux, il n’y a que des interprétations morales des phénomènes.

Le criminel n’est souvent pas à la hauteur de son acte : il le rapetisse et le calomnie.

Les avocats d’un criminel sont rarement assez artistes pour utiliser, au profit du coupable, la beauté terrible de son acte.

C’est quand notre orgueil vient d’être blessé qu’il est le plus difficile de blesser notre vanité.

Celui qui se sent prédestiné à la contemplation, et non pas à la foi, trouve tous les croyants bruyants et importuns : il les évite.

« Tu veux disposer quelqu’un en ta faveur ? Aie l’air embarrassé devant lui. »

L’énorme attente dans l’amour sexuel, la honte de cette attente, commence par gâter chez la femme toutes les perspectives.

Quand l’amour ou la haine ne sont pas de la partie, la femme joue médiocrement.

Les grandes époques de notre vie sont celles où nous avons le courage de considérer ce qui est mauvais en nous comme ce que nous avons de meilleur.

La volonté de surmonter un penchant n’est, en définitive, que la volonté d’un autre ou de plusieurs autres penchants.

Il y a une innocence dans l’admiration. C’est celle de l’homme qui n’envisage pas la possibilité que lui aussi pourrait être admiré un jour.

Le dégoût de la malpropreté peut être si grand qu’il nous empêche de nous purifier — de nous « justifier ».

La sensualité dépasse souvent la croissance de l’amour, de sorte que la racine reste faible et facile à arracher.