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“Il ressort de cet examen que presque tout ce qui ravit le goût délicat et raffiné, tout ce qui intéresse les natures élevées, paraît à l’homme moyen totalement « dépourvu d’intérêt ».”
Le jugement et la condamnation morales sont un mode de vengeance favori chez les intelligences bornées à l’égard des intelligences qui le sont moins, c’est aussi une sorte d’indemnité que s’octroient certaines gens envers qui la nature s’est montrée avare, et c’est enfin une occasion de gagner de l’esprit et de la finesse. La méchanceté rend spirituel. Au fond de leur cœur, il leur est doux de voir qu’il existe un niveau qui place sur la même ligne qu’eux-mêmes les hommes comblés des biens et des privilèges de l’esprit. Ils combattent pour « l’égalité de tous devant Dieu » et, dans ce but, ils ont presque besoin de la foi en Dieu. C’est parmi eux que se trouvent les adversaires les plus convaincus de l’athéisme. Celui-là les mettrait en fureur qui leur dirait : « Une haute spiritualité ne se compare point avec l’honnêteté et la respectabilité, quelles qu’elles soient, chez un homme qui ne serait que purement moral. » Je me garderai bien de le faire. Je tenterais plutôt de les flatter en leur assurant qu’une haute spiritualité n’existe que comme dernier produit des qualités morales ; qu’elle est une synthèse de tous ces états que l’on prête aux hommes « purement moraux », lesquels les ont acquis, un à un, par une longue discipline, un long exercice, peut-être par toute la filière des générations ; que la haute spiritualité est précisément la spiritualisation de la justice et de cette rigueur bienveillante qui se sait chargée de maintenir la hiérarchie dans le monde, même parmi les choses — et non pas seulement parmi les hommes.
Aujourd’hui que la louange du désintéressement est si populaire, il importe de se rendre compte, non sans danger peut-être, de ce qui, pour le peuple, est sujet d’intérêt et quelles sont les choses dont se soucie véritablement et d’une façon profonde le vulgaire. Nous y comprendrons les gens cultivés, les savants et même, ou je me trompe fort, les philosophes. Il ressort de cet examen que presque tout ce qui ravit le goût délicat et raffiné, tout ce qui intéresse les natures élevées, paraît à l’homme moyen totalement « dépourvu d’intérêt ». S’il s’aperçoit quand même d’un certain attachement à ces choses il qualifiera cet attachement de désintéressé, et s’étonnera qu’il soit possible d’agir « d’une façon désintéressée ». Il y a eu des philosophes qui ont su prêter encore à cet étonnement populaire une expression séduisante, mystique et supraterrestre (— peut-être parce qu’ils ne connaissaient pas par expérience la nature plus élevée ? —), au lieu de présenter la vérité nue et facile et de dire franchement que l’action « désintéressée » est une action très intéressante et très intéressée, en admettant que… — « Et l’amour ? » — Comment ! les actions qui ont l’amour pour mobile doivent être elles aussi « non-égoïstes » ? Idiots que vous êtes… ! « Et la louange de celui qui se sacrifie » ? Celui qui a vraiment consommé des sacrifices sait que, par son sacrifice, il cherchait une compensation et qu’il l’a trouvée —peut-être voulait-il quelque chose de lui-même pour autre chose de lui-même, — qu’il a donné ici pour recevoir davantage là-bas, peut-être pour devenir plus, peut-être pour se sentir « plus » qu’il n’était. Mais c’est là un domaine, jalonné de questions et de réponses, où un esprit délicat n’aime pas à s’arrêter : tant la vérité est forcée d’étouffer les bâillements quand il lui faut y répondre. Car, enfin, la vérité est femme : il ne faut pas lui faire violence.
Il m’arrive, disait un pédant moraliste, marchand de futilités, d’honorer et de traiter avec distinction un homme désintéressé ; non pourtant parce qu’il est tel, mais parce qu’il me semble avoir le droit d’être utile à un autre homme à ses propres dépens. En un mot, il s’agit toujours de savoir qui est celui-ci et qui est celui-là. Pour celui qui aurait, par exemple, été destiné et créé en vue du commandement, l’humble effacement et l’abnégation ne seraient pas des vertus, mais le gaspillage d’une vertu, à ce qu’il me semble. Toute morale non-égoïste qui se croit absolue et s’applique à chacun ne pèche pas seulement contre le goût : elle est une excitation aux péchés d’omission, une séduction de plus sous le masque de la philanthropie — et précisément une séduction et un dommage envers les hommes supérieurs, rares et privilégiés. Il faut forcer les morales à s’incliner tout d’abord devant la hiérarchie, il faut leur faire prendre à cœur leur arrogance jusqu’à ce qu’elles comprennent enfin clairement qu’il est immoral de dire : « Ce qui est juste pour l’un l’est aussi pour l’autre. » Ainsi parlait mon bonhomme de pédant moraliste. Méritait-il qu’on se moquât de lui lorsqu’il rappelait les morales à la moralité ? Mais il ne faut pas avoir trop raison, si l’on veut avoir les rieurs de son côté ; un petit soupçon de torts peut être un indice de bon goût.