Extrait de l’anthologie publique

Nietzsche · Par-delà bien et mal · Chapitre VII. Nos vertus, paragraphes 25-38

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“Je songe à ce mot de madame Lambert jeté au hasard à son fils : « Mon ami, ne vous permettez jamais que des folies qui vous fassent plaisir ».”

C’est preuve de corruption dans l’instinct — sans parler de la corruption du goût — quand une femme s’autorise de Madame Roland, ou de Madame de Staël, ou de Monsieur George Sand, comme s’il était possible de prouver ainsi quelque chose en faveur de « la femme en soi ». Aux yeux des hommes ce trio est précisément celui des femmes comiques par excellence, — rien de plus ! Et cet argument tourne involontairement à la confusion de la thèse d’émancipation et de domination féminines.

La stupidité dans la cuisine ; la femme comme cuisinière ; l’effroyable irréflexion qui préside à la nourriture de la famille et du maître de la maison ! La femme ne comprend pas ce que signifie la nourriture et elle veut être cuisinière ! Si la femme était une créature pensante, cuisinant déjà depuis des milliers d’années, elle aurait dû faire les découvertes physiologiques les plus importantes et réduire en son pouvoir l’art de guérir ! À cause des mauvaises cuisinières — à cause du manque complet de bon sens dans la cuisine, le développement de l’homme a été retardé et entravé le plus longtemps : et il n’en est guère mieux aujourd’hui. Discours pour un pensionnat de jeunes filles.

Il y a des tours et des jets d’esprits, il y a des sentences, une petite poignée de mots en qui toute une culture, toute une société se cristallise tout à coup. Je songe à ce mot de madame Lambert jeté au hasard à son fils : « Mon ami, ne vous permettez jamais que des folies qui vous fassent plaisir ». — Soit dit en passant, le mot le plus maternel et le plus judicieux qu’on ait jamais adressé à son fils.

L’opinion de Dante et de Gœthe sur la femme — exprimée par le premier dans ce vers : « Ella guardava suso, ed io in lei » — ce que le second traduisit par : « L’éternel féminin nous attire en haut », — soulèvera certainement la contradiction de toute femme noble de caractère, car elle a précisément cette opinion sur l’éternel masculin…

Sept petits dictons de femmes.

Le plus pesant ennui s’envole dès qu’un homme se met à nos pieds.

Vieillesse, hélas ! et science donnent force à faible vertu.

Vêtement sombre et discrétion habillent la femme… de raison.

À qui je suis reconnaissante dans l’heureuse fortune ? À Dieu !… et à ma couturière.

Jeune elle est un berceau de fleurs. Vieille une caverne d’où sort un dragon.

Noble nom, jambe bien faite, homme avec cela : ah ! s’il était le mien !

Parole brève, sens profond… verglas pour la sotte.

Les femmes ont jusqu’à présent été traitées par les hommes comme des oiseaux qui, descendus d’une hauteur quelconque, se sont égarés parmi eux : comme quelque chose de délicat, de fragile, de sauvage, d’étrange, de doux, de ravissant, — mais aussi comme quelque chose qu’il faut mettre en cage, de peur qu’il ne s’envole.

Se tromper au sujet du problème fondamental de l’homme et de la femme, nier l’antagonisme profond qu’il y a entre les deux et la nécessité d’une tension éternellement hostile, rêver peut-être de droits égaux, d’éducation égale, de prétentions et de devoirs égaux, voilà les indices typiques de la platitude d’esprit. Un penseur qui, dans cette dangereuse question, s’est montré superficiel — superficiel dans l’instinct ! — doit passer pour suspect d’une façon générale. Mais il se trahit et se dévoile aussi. Pour toutes les questions essentielles de la vie et de la vie future, son jugement sera vraisemblablement trop « court » et il ne pourra les atteindre dans leurs profondeurs. Un homme, au contraire, qui possède de la profondeur, dans l’esprit comme dans les désirs, et aussi cette profondeur de la bienveillance qui est capable de sévérité et de dureté et qui en a facilement l’allure, ne pourra jamais avoir de la femme que l’opinion orientale. Il devra considérer la femme comme propriété, comme objet qu’on peut enfermer, comme quelque chose de prédestiné à la domesticité et qui y accomplit sa mission, — il devra se fonder ici sur la prodigieuse raison de l’Asie, sur la supériorité de l’instinct de l’Asie, comme ont fait jadis les Grecs, ces meilleurs héritiers, ces élèves de l’Asie, — ces Grecs qui, comme on sait, depuis Homère jusqu’à l’époque de Périclès, ont fait marcher de pair, avec le progrès de la culture et l’accroissement de la force physique, la rigueur envers la femme, une rigueur toujours plus orientale. Combien cela était nécessaire, logique et même désirable au point de vue humain, il est à souhaiter qu’on y réfléchisse dans l’intimité.