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“— Plus tard, lorsque la populace eut la prépondérance en Grèce, la crainte envahit aussi la religion, alors le christianisme se prépare…”
Ce qui étonne dans la religiosité des anciens Grecs, c’est l’abondance effrénée de gratitude qu’elle exhale. Quelle noble espèce d’hommes qui ont une telle attitude devant la vie ! — Plus tard, lorsque la populace eut la prépondérance en Grèce, la crainte envahit aussi la religion, alors le christianisme se prépare…
La passion pour Dieu : il en est de brutales, de sincères et d’importunes, comme celle de Luther, — au protestantisme tout entier la délicatesse du Midi fait défaut. Il y a une façon orientale d’être hors des gonds, comme c’est le cas chez l’esclave affranchi ou émancipé à tort, par exemple chez saint Augustin, dont le manque de noblesse dans les attitudes et les désirs va jusqu’à devenir blessant. Il y a une tendresse et une ardeur toutes féminines, qui, pleines de timidité et d’ignorance, aspirent à une union mystique et physique, comme chez Mme Guyon. Dans nombre de cas, cette passion apparaît, de façon assez singulière, comme le déguisement de la puberté chez la jeune fille ou l’adolescent, parfois même comme l’hystérie d’une vieille demoiselle, et aussi comme la dernière ambition de celle-ci. Plus d’une fois, dans des cas pareils, l’Église a canonisé la femme.
Jusqu’à présent, les hommes les plus puissants se sont inclinés devant le saint, le considérant comme l’énigme de l’empire sur soi-même et de la privation volontaire. Pourquoi s’inclinaient-ils ? Ils soupçonnaient chez lui — en quelque sorte derrière l’énigme de son apparence fragile et misérable — la force supérieure qui tendait à s’affirmer dans une telle contrainte, la puissance de volonté, où ils reconnaissaient et vénéraient leur propre puissance et leur joie de dominer. C’est une partie d’eux-mêmes qu’ils honoraient en honorant le saint. Il faut ajouter que l’aspect du saint les rendait méfiants. Une telle monstruosité de négation et de contre-nature ne peut pas avoir été désirée en vain. Voilà ce qu’ils se demandaient. Il existe peut-être un motif, un très grand danger que l’ascète, grâce à ses approbateurs et à ses visiteurs secrets, pourrait connaître de plus près. Quoi qu’il en soit, les puissants de la terre apprirent, auprès de lui, une crainte nouvelle, ils devinèrent une nouvelle puissance, un ennemi étranger qui n’avait pas encore été vaincu. Ce fut la « volonté de puissance » qui les obligea à s’arrêter devant le saint. Ils étaient forcés de l’interroger. — —
Dans l’« ancien Testament » juif, le livre de la justice divine, il y a des hommes, des choses et des discours d’un si grand style que les littératures grecque et hindoue n’ont rien à leur opposer. On s’arrête avec crainte et vénération devant ces vestiges prodigieux de ce que l’homme était autrefois et l’on songe tristement à la vieille Asie et à sa petite presqu’île, l’Europe, laquelle voudrait absolument signifier « progrès de l’homme » à l’égard de l’Asie. Il est vrai que celui qui n’est lui-même qu’un animal domestique docile et falot, celui qui ne connaît que les besoins de l’animal domestique (pareil à nos hommes cultivés d’aujourd’hui, sans oublier les chrétiens du christianisme « éclairé » —) celui-là ne doit ni s’étonner ni s’attrister parmi ces ruines. Le goût pour l’ancien Testament est une pierre de touche pour connaître ce qui est « grand » et « petit ». Peut-être trouvera-t-il le nouveau Testament, le livre de la grâce, plutôt selon son cœur (on y trouve des traces nombreuses de cette véritable odeur des cagots et des petites âmes tendres et bornées). Avoir accolé à l’ancien Testament ce nouveau Testament, au goût si rococo à tous les points de vue, pour n’en faire qu’un seul livre que l’on a appelé « Bible », le « livre des livres », c’est peut-être la plus grande témérité, le plus grand « péché contre l’esprit » que l’Europe littéraire ait sur la conscience.
Pourquoi aujourd’hui de l’athéisme ? — Le « père » en Dieu est foncièrement réfuté, de même le « juge », le « dispensateur ». De même son « libre arbitre » : il n’entend pas, et, s’il entendait, il ne saurait pourtant pas venir en aide. Ce qu’il y a de pire c’est qu’il paraît incapable de se communiquer clairement. Est-il obscur ? — Voilà ce que j’ai recueilli de plusieurs entretiens pris à droite et à gauche, en questionnant, en écoutant çà et là, au sujet de la ruine du théisme européen et de sa cause. Il me semble que l’instinct religieux, bien qu’il se développe puissamment, rejette le théisme avec une profonde méfiance.