Extrait de l’anthologie publique

Pascal · Pensées · Section III, paragraphes 138-148

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“S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion ; car elle n’est pas certaine.”

S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion ; car elle n’est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur mer, les batailles ! Je dis donc qu’il ne faudrait rien faire du tout, car rien n’est certain ; et qu’il y a plus de certitude à la religion, que non pas que nous voyions le jour de demain : car il n’est pas certain que nous voyions demain, mais il est certainement possible que nous ne le voyions pas. On n’en peut pas dire autant de la religion. Il n’est pas certain qu’elle soit ; mais qui osera dire qu’il est certainement possible qu’elle ne soit pas ? Or, quand on travaille pour demain, et pour l’incertain, on agit avec raison ; car on doit travailler pour l’incertain, par la règle des partis qui est démontrée.

Saint Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur mer, en bataille, etc. ; mais il n’a pas vu la règle des partis, qui démontre qu’on le doit. Montaigne a vu qu’on s’offense d’un esprit boiteux, et que la coutume peut tout ; mais il n’a pas vu la raison de cet effet.

Toutes ces personnes ont vu les effets, mais ils n’ont pas vu les causes ; ils sont à l’égard de ceux qui ont découvert les causes comme ceux qui n’ont que les yeux à l’égard de ceux qui ont l’esprit ; car les effets sont comme sensibles, et les causes sont visibles seulement à l’esprit. Et quoique ces effets-là se voient par l’esprit, cet esprit est à l’égard de l’esprit qui voit les causes comme les sens corporels à l’égard de l’esprit.

Rem viderunt, causam non viderunt.

Par les partis, vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité, car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu. — Mais, dites-vous, s’il avait voulu que je l’adorasse, il m’aurait laissé des signes de sa volonté. — Aussi a-t-il fait ; mais vous les négligez. Cherchez-les donc ; cela le vaut bien.

Partis. — Il faut vivre autrement dans le monde selon ces diverses suppositions : 1o Si on pouvait y être toujours ; 5o s’il est sûr qu’on n’y sera pas longtemps et incertain si on y sera une heure : cette dernière supposition est la nôtre.

Que me promettez-vous enfin (car dix ans est le parti), sinon dix ans d’amour-propre, à bien essayer de plaire sans y réussir, outre les peines certaines ?

Objection. — Ceux qui espèrent leur salut sont heureux en cela, mais ils ont pour contrepoids la crainte de l’enfer.

Réponse. — Qui a plus de sujet de craindre l’enfer, ou celui qui est dans l’ignorance s’il y a un enfer, et dans la certitude de damnation, s’il y en a ; ou celui qui est dans une certaine persuasion qu’il y a un enfer, et dans l’espérance d’être sauvé, s’il est ?

— J’aurais bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si j’avais la foi. — Et moi, je vous dis : Vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté les plaisirs. — Or, c’est à vous à commencer. Si je pouvais, je vous donnerais la foi ; je ne puis le faire, ni partant éprouver la vérité de ce que vous dites. Mais vous pouvez bien quitter les plaisirs et éprouver si ce que je dis est vrai.

Ordre. — J’aurais bien plus de peur de me tromper, et de trouver que la religion chrétienne soit vraie, que non pas de me tromper en la croyant vraie.