Extrait de l’anthologie publique

Pascal · Pensées · Section III, paragraphes 109-123

5 min de lecture

“C’est un point se mouvant partout d’une vitesse infinie ; car il est un en tous lieux et est tout entier en chaque endroit.”

Athéisme marque de force d’esprit, mais jusqu’à un certain degré seulement.

Les impies, qui font profession de suivre la raison, doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc ? ne voyons-nous pas, disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les Chrétiens ? ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux, comme nous, etc. — Cela est-il contraire à l’Écriture ? ne dit-elle pas tout cela ?

Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voilà assez pour vous laisser en repos ; mais si vous désirez de tout votre cœur de la connaître, ce n’est pas assez : regardez au détail. C’en serait assez pour une question de philosophie : mais ici où il va de tout. Et cependant, après une réflexion légère de cette sorte, on s’amusera, etc. Qu’on s’informe de cette religion même si elle ne rend pas raison de cette obscurité ; peut-être qu’elle nous l’apprendra.

Ordre par dialogues. — Que dois-je faire ? Je ne vois partout qu’obscurités. Croirai-je que je ne sais rien ? croirai-je que je suis Dieu ?

Toutes choses changent et se succèdent. — Vous vous trompez, il y a….

Objection des athées : Mais nous n’avons nulle lumière.

Première Copie 219] 229

Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde de toutes parts, et je ne vois partout qu’obscurité. La nature ne m’offre rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude ; si je n’y voyais rien qui marquât une Divinité, je me déterminerais à la négative ; si je voyais partout les marques d’un Créateur, je reposerais en paix dans la foi ; mais, voyant trop pour nier et trop peu pour m’assurer, je suis en un état à plaindre, et où j’ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu’elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait ; qu’elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre ; au lieu qu’en l’état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition, ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connaître où est le vrai bien, pour le suivre ; rien ne me serait trop cher pour l’éternité.

Je porte envie à ceux que je vois dans la foi vivre avec tant de négligence, et qui usent si mal d’un don duquel il me semble que je ferais un usage si différent.

Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu’il ne soit pas ; que l’âme soit avec le corps, que nous n’ayons point d’âme ; que le monde soit créé, qu’il ne le soit pas, etc. ; que le péché originel soit, et qu’il ne soit pas.

Croyez-vous qu’il soit impossible que Dieu soit infini, sans parties ? — Oui. — Je vous veux donc faire voir une chose infinie et indivisible. C’est un point se mouvant partout d’une vitesse infinie ; car il est un en tous lieux et est tout entier en chaque endroit.

Que cet effet de nature, qui vous semblait impossible auparavant, vous fasse connaître qu’il peut y en avoir d’autres que vous ne connaissez pas encore. Ne tirez pas cette conséquence de votre apprentissage, qu’il ne vous reste rien à savoir ; mais qu’il vous reste infiniment à savoir.

Le mouvement infini ; le point qui remplit tout, le moment de repos : infini sans quantité, indivisible et infini.

Infini — rien. — Notre âme est jetée dans le corps, où elle trouve nombre, temps, dimensions ; elle raisonne là-dessus, et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose.

L’unité jointe à l’infini ne l’augmente de rien, non plus qu’un pied à une mesure infinie ; le fini s’anéantit en présence de l’infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu ; ainsi notre justice devant la justice divine. Il n’y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu, qu’entre l’unité et l’infini. Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde ; or, la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus.