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“Rien ne fait mieux entendre combien un faux sonnet est ridicule que d’en considérer la nature et le modèle, et de s’imaginer ensuite une femme ou une maison faite sur ce modèle-là.”
Rien ne fait mieux entendre combien un faux sonnet est ridicule que d’en considérer la nature et le modèle, et de s’imaginer ensuite une femme ou une maison faite sur ce modèle-là.
Beauté poétique. — Comme on dit beauté poétique, on devrait aussi dire beauté géométrique et beauté médicinale ; mais on ne le dit pas : et la raison en est qu’on sait bien quel est l’objet de la géométrie, et qu’il consiste en preuves, et quel est l’objet de la médecine, et qu’il consiste en la guérison ; mais on ne sait pas en quoi consiste l’agrément, qui est l’objet de la poésie. On ne sait ce que c’est que ce modèle naturel qu’il faut imiter ; et, à faute de cette connaissance, on a inventé de certains termes bizarres : « siècle d’or, merveille de nos jours, fatal », etc. ; et on appelle ce jargon beauté poétique.
Mais qui s’imaginera une femme sur ce modèle-là, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots, verra une jolie damoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes, dont il rira, parce qu’on sait mieux en quoi consiste l’agrément d’une femme que l’agrément des vers. Mais ceux qui ne s’y connaîtraient pas l’admireraient en cet équipage ; et il y a bien des villages où on la prendrait pour la reine ; et c’est pourquoi nous appelons les sonnets faits sur ce modèle-là les reines de village.
On ne passe point dans le monde pour se connaître en vers si l’on n’a mis l’enseigne de poète, de mathématicien, etc.. Mais les gens universels ne veulent point d’enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur.
Les gens universels ne sont appelés ni poètes, ni géomètres, etc. ; mais ils sont tout cela, et juges de tous ceux-là. On ne les devine point. Ils parleront de ce qu’on parlait quand ils sont entrés. On ne s’aperçoit point en eux d’une qualité plutôt que d’une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage ; mais alors on s’en souvient, car il est également de ce caractère qu’on ne dise point d’eux qu’ils parlent bien, quand il n’est pas question du langage, et qu’on dise d’eux qu’ils parlent bien, quand il en est question.
C’est donc une fausse louange qu’on donne à un homme quand on dit de lui, lorsqu’il entre, qu’il est fort habile en poésie ; et c’est une mauvaise marque quand on n’a pas recours à un homme quand il s’agit de juger de quelques vers.
Il faut qu’on n’en puisse [dire], ni : il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, mais il est honnête homme ; cette qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre, c’est mauvais signe ; je voudrais qu’on ne s’aperçût d’aucune qualité que par la rencontre et l’occasion d’en user — Ne quid nimis — de peur qu’une qualité ne l’emporte, et ne fasse baptiser ; qu’on ne songe point qu’il parle bien, sinon quand il s’agit de bien parler ; mais qu’on y songe alors.
L’homme est plein de besoins : il n’aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C’est un bon mathématicien, dira-t-on. — Mais je n’ai que faire de mathématiques : il me prendrait pour une proposition. — C’est un bon guerrier. — Il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s’accommoder à tous mes besoins généralement.
[Peu de tout. — Puisqu’on ne peut être universel et savoir tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose ; cette universalité est la plus belle. Si on pouvait avoir les deux, encore mieux, mais s’il faut choisir, il faut choisir celle-là, et le monde le sent et le fait, car le monde est un bon juge souvent.]