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“Il est temps que nous partions, moi vers la mort, vous vers la vie. Lequel de nous deux va vers ce qui est meilleur, il n'appartient qu'au dieu de le savoir.”
Il est temps que nous partions, moi vers la mort, vous vers la vie. Lequel de nous deux va vers ce qui est meilleur, il n'appartient qu'au dieu de le savoir.
Quant à moi, chers juges qui m'avez condamné, je voudrais encore vous dire ceci : par où je vous attends, mes accusateurs, va s'évanouir bientôt pour vous une grande chose, une malédiction qui ne vous guettait qu'à ma mort. Car si vous me tuez en croyant pouvoir vous débarasser de la peine de répondre de votre vie, vous vous trompez complètement. Vous aurez, il est vrai, un grand nombre, et longtemps, ceux qui vous interrogeront, et jusqu'à présent je les retenais à votre insu ; eux, au contraire, vous en aurez davantage, plus jeunes encore, et plus severes ; et vous, en effet, vous ne les connaissez pas davantage. Laissant ainsi ceux-ci au sommeil, vous vous éveillerez leurs successeurs plus froids encore. Que me fait-il? Surtout que de me tuer, ce n'est pas là ce que je leur ai objecté, mais que d'injurier le don du dieu et de m'offenser, moi, son envoyé. Si, pour finir, vous vous tenez tranquilles, il ne vous en viendra pas moins de reproches ; ce n'est qu'en vous réformant, et en vous occupant de la vertu, après avoir attendu en toute chose le bon dieu, que vous ferez le meilleur choix, moi de ce côté, vous du vôtre.
Aussi, c'est encore envers vous, ceux qui m'ont absous, que j'ai à vous dire ce qu'il faut, puisque nous aurons à nous revoir. Votre dessein pour moi était le meilleur, celui que j'aurais eu pour vous. C'est qu'il vous faut, vous, hommes et juges, vous dire que l'affaire humaine mérite peu d'attention, et qu'on ne réussit rien de grand sans elle. Moi en effet, s'il fallait un mot fort, je le dirai aussi ; c'est ce qu'on m'a souvent conseillé de faire en parlant en justice devant vous.
C'est que je n'ai guère le sentiment d'avoir commis, en parlant, quelque chose qui me fût funeste ou méprisable, ni de me pencher vers la vie. Moi, il me faut être ferme en cela, ne pas abandonner la place, et par ailleurs ne rien dire ni faire de laid. J'ai la conscience d'avoir tout fait, et bien fait, pour que je ne paraisse pas au-dessous de ce qui est juste. C'est pour cela, comme je disais, que si, à cause de vous, nous devons nous revoir, ne vous étonnez pas de voir votre conduite se retourner contre vous.
Ce qui m'arrive d'autre part, ce n'est pas là une chose humaine, et que l'homme fasse ; c'est qu'un signe du dieu ne m'a pas répugné. Mais maintenant je ne m'oppose pas, bien au contraire. Où est celui qui me réprouve d'habitude, celui qui parle, le signe divin? Pour moi, j'avais devant les yeux celui qui me parlait, ce qui a toujours été mon guide, et depuis le matin même de ce jour, pendant que je faisais mes déclarations, et partout où je faisais telle ou telle chose, l'oracle habituel ne s'est pas montré pour me reprouver, surtout au moment où j'allais dire des paroles dites d'avance comme il fallait, et qu'on pensait être celles dont j'allais mourir.
Dès lors, quelle en est la signification ? Ce signe ne m'aurait pas reprouvé ni déclaré opposé ; et moi, il me faut être en repos par rapport à cela, et en repos aussi par rapport à la mort. Car il n'y a rien de mauvais pour un homme bon, ni vivant ni mort, et les dieux ne sont pas indifférents à ses affaires. Ainsi donc, ce qui m'arrive à moi n'est pas non plus arrivé par le hasard, et je vois bien que c'est mieux pour moi de mourir maintenant et d'être délivré des soucis de la vie. C'est pour cette raison que le signe ne m'a pas fait obstacle, et je ne blâme pas du tout ceux qui ont voté la condamnation et l'accusation, quoiqu'ils n'aient pas eu cette intention, mais une autre.
De cela toutefois, il faut que je leur demande une chose. C'est que mes fils, quand ils auront grandi, vous les punissiez, vous, chers juges, en les affligeant des mêmes douleurs que moi, si vous voyez qu'ils se préoccupent de la richesse ou d'une autre chose plutôt que de la vertu, ou s'ils se croient quelque chose quand ils ne sont rien : blâmez-les, comme je vous blâme moi-même, de ne pas se préoccuper de ce qu'il faut, et de se croire quelque chose quand ils ne sont rien. Et si vous le faites, moi et mes fils nous aurons eu de vous la justice.
Il est temps d'aller, moi vers la mort, vous vers la vie. Lequel de nous deux va vers le meilleur, cela n'est clair pour personne, sinon pour le dieu.