Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · De la tranquillité de l'âme · De la tranquillité de l'âme (Moralia), dialogue avec Aristippe et Euphrate, premier développement

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“Celui qui désire beaucoup de choses est pauvre, non pas de la condition de sa fortune, mais de celle de son désir.”

Pour ce qui est de la tranquillité de l'âme, il faut savoir que les maux qui nous tourmentent ne naissent pas tant des choses elles-mêmes que de l'opinion que nous en avons. C'est ce que le dicteur ancien a bien saisi lorsqu'il disait que les hommes ne sont pas troublés par les événements, mais par les jugements qu'ils portent sur ces événements. En effet, celui qui s'imagine que la pauvreté est un mal afflige sa fortune de mille regrets, tandis que celui qui la regarde comme une condition légère et libre de charges en tire une certaine joie ; car il voit en elle l'absence d'envie, l'absence de vaine gloire, l'absence de soupçon et de flatterie. Ainsi le même objet paraît tantôt pesant, tantôt léger, selon l'œil qui le contemple.

Nous voyons des hommes qui, après avoir contracté l'habitude de fréquenter les maisons des riches, de voir leurs grands trainements et leurs magnifiques équipages, méprisent ensuite tout ce qu'ils possèdent eux-mêmes, et, semblables à des gens atteints d'une maladie de vue, regardent leurs propres biens comme s'ils étaient obscurs et ternis. Il faut guérir ce mal par la comparaison contraire : songeons à ceux qui sont plus malheureux que nous, non par jalousie ni par plaisir de leur misère, mais pour que, voyant combien de personnes supportent des charges plus lourdes, nous supportions plus légèrement les nôtres. Car la nature a donné à l'homme le penchant à se plaindre de ce qui lui manque, en oubliant de compter ce qu'il a ; c'est pourquoi il est bon d'avoir toujours sous les yeux, comme des suppléments à nos richesses, non pas les biens des autres, mais les maux des autres.

Celui qui désire beaucoup de choses est pauvre, non pas de la condition de sa fortune, mais de celle de son désir. Car la pauvreté ne consiste pas en la petitesse du bien, mais en la grandeur de l'appétit : on est pauvre quand le désir excède le pouvoir, et riche quand le pouvoir égale le désir. De là vient que le sot regrette sans cesse l'absence de ce qu'il n'a pas, tandis que le sage jouit de la présence de ce qu'il a, et se réjouit de ce qui arrive comme venant de sa propre maison. Il ne considère pas la fortune comme un maître sévère, mais comme une invitée légère : si elle reste, il l'accueille ; si elle s'en va, il ne la poursuit pas et ne se réjouit pas de la voir retourner, car il sait qu'elle apporte plus d'orgueil que d'utilité.

Mais quelqu'un dira peut-être que ces conseils sont faciles à donner et difficiles à suivre. On répondra que c'est une excuse commune aux indolents, qui, par cette raison, ne mettent jamais la main à l'ouvrage. C'est comme si un homme malade se refusait aux remèdes en disant qu'ils ne le guériront pas aussitôt. La santé de l'âme ne s'acquiert pas en un jour, ni par le seul désir ; il faut la cultiver comme un champ, par une application continue, en semant d'abord, en arrosant ensuite, et en cueillant enfin le fruit. Si nous dédaignons la petite part parce que nous ne pouvons avoir la grande, nous ne saurions jamais rien avoir du tout.

Songez que la nature ne fait rien de vain ; elle a donné à l'homme la raison non pour s'affliger de ce qui lui manque, mais pour discerner ce qui lui est utile. Celui donc qui aime à passer son temps en afflictions sur les choses absentes se conduit comme un homme qui, dans un navire, placerait le gouvernail du côté du vent et des vagues, au lieu de le placer du côté du port. Car la raison est le gouvernail de l'âme ; il faut la tenir dirigée non pas vers ce qui nous échappe, mais vers ce qui nous est propre.

Il y a encore une autre chose dont les gens affligés doivent se rappeler : c'est que les biens extérieurs ne nous appartiennent pas davantage que les vêtements que nous portons ; ils peuvent nous être enlevés par le temps, par la fortune, par la violence d'autrui. Celui donc qui veut être tranquille ne doit pas attacher son cœur à ce qui peut lui être ôté, mais le porter sur ce qui demeure en lui : la sagesse, la justice, la modération, la grandeur d'âme. Ce sont là des richesses que nul tyrann ne peut enlever, que nul trésor ne peut acheter, et que nul vice ne peut corrompre.

Celui donc qui passera sa vie à se réjouir de ce qui lui arrive, sans envie de ce qui manque aux autres ni orgueil de ce qu'il possède, celui-là aura une âme tranquille, et s'il ne devient pas tout à fait exempt de chagrin, du moins il en sera délivré dans la plus grande mesure qu'il est donné à un homme d'atteindre. Car il n'y a point de plus grand désordre que d'être esclave de ses désirs, et il n'y a point de plus grande liberté que de vivre selon la raison.