Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · De la tranquillité de l'âme · Chapitre 11 (traduction de Ricard)

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“Car la nature ne nous a faits ni pour avoir toujours plus, ni pour amasser des richesses, ni pour jouir des honneurs et de la gloire ; elle nous a faits pour vivre selon la raison et pour cultiver la vertu.”

Mais, quand on voit que la raison ne peut pas surmonter et dissiper entièrement ces nuages épais que les affections et les passions élèvent dans notre âme, ni empêcher qu'il ne survienne de temps en temps de ces agitations et de ces troubles qui naissent de nos besoins et de nos inquiétudes, il faut du moins, en nous aidant de la philosophie, faire en sorte que ces impressions étrangères ne prennent point le dessus, et que, semblables à un vaisseau qui, battu par la tempête, jette son lest et se décharge de tout ce qui peut l'embarrasser, nous nous débarrassions de toutes ces pensées superflues et importunes qui nous fatiguent et nous tourmentent. Il faut considérer que la plupart des choses qui nous affligent et nous déchirent ne sont point de véritables maux, mais seulement l'opinion que nous en avons, et que ce sont nos jugements qui les rendent tels. C'est pourquoi il est important de travailler à se former une juste idée des choses, et de s'accoutumer à ne regarder comme des maux réels que ceux qui le sont véritablement, et à mépriser tous les autres comme de vaines apparences.

Mais le plus sûr et le plus puissant remède pour se procurer la tranquillité de l'âme est de se retirer en soi-même, de ne point s'attacher aux biens extérieurs, de se contenter de peu, et de ne vouloir jamais plus que ce que la nature demande. Car la nature ne nous a faits ni pour avoir toujours plus, ni pour amasser des richesses, ni pour jouir des honneurs et de la gloire ; elle nous a faits pour vivre selon la raison et pour cultiver la vertu. Celui qui borne ses désirs à ses besoins est le plus riche et le plus heureux des hommes : il n'a besoin de rien davantage, parce qu'il possède en lui-même tout ce qu'il lui faut. Au contraire, celui qui cherche toujours à augmenter son bien ne trouve jamais le repos ; il est toujours inquiet et agité, parce que ses désirs sont insatiables. C'est pourquoi il faut apprendre à se contenter de ce qu'on a, et à se satisfaire de peu : car le peu suffit pour vivre, et le superflu ne sert qu'à nous tourmenter.

Il faut aussi songer à éviter l'envie et la jalousie, qui sont les plus grands ennemis du repos de l'âme. Car l'envieux ne peut jamais être tranquille, parce qu'il souffre du bien d'autrui et qu'il se chagrine de la prospérité des autres. Il tourne contre lui-même ses propres pensées, et il se consume de dépit en voyant le bonheur de son prochain. La jalousie est un poison lent qui ronge le cœur, et qui ne lui laisse aucun moment de paix. C'est pourquoi il faut s'en éloigner avec soin, et se réjouir du bien d'autrui comme du sien propre. La bienveillance et la joie qu'on ressent du bonheur d'autrui sont un des meilleurs moyens de se procurer la tranquillité de l'âme.

Mais il ne suffit pas de fuir les passions qui nous troublent ; il faut encore cultiver les vertus qui nous sont utiles pour vivre en paix avec nous-mêmes et avec les autres. La douceur, la patience, la modestie, la simplicité, la tempérance, sont les gardiennes de la sérénité de l'âme. Celui qui possède ces vertus est inaccessible au trouble et à la colère ; il ne s'emporte point pour des bagatelles, et il ne se laisse point abattre par les revers. Il porte en lui-même la source de sa joie, et il trouve partout des sujets de contentement. Il sait que tout passe et que rien ne dure, et que par conséquent il ne faut s'attacher à rien avec trop d'ardeur. Il regarde les biens de la fortune comme des prêts qu'il faut rendre un jour, et il n'en jouit qu'avec modération, sans y mettre son cœur.

Voilà les principaux secours que la philosophie nous offre pour nous aider à conserver la tranquillité de l'âme. Il faut les mettre en pratique tous les jours, et ne pas se contenter de les connaître en théorie. Car la pratique seule peut nous en faire sentir les effets, et nous donner cette paix intérieure que nous cherchons tous. C'est un trésor que nous devons sans cesse cultiver, et qui nous suivra partout, même dans les plus grandes adversités. La tranquillité de l'âme est le souverain bien ; elle nous rend heureux et nous fait goûter une joie pure et durable, que ni les richesses, ni les honneurs, ni les plaisirs ne peuvent nous donner.