Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · De la tranquillité de l'âme · De la tranquillité de l'âme, chapitre 1 (traduction Ricard)

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“Le sage ne doit point s'abandonner à la tristesse, ni se livrer à une joie excessive ; il doit conserver en toutes choses une parfaite égalité d'âme, et ne se laisser ni abattre par les maux, ni enfler par les biens.”

Le sage ne doit point s'abandonner à la tristesse, ni se livrer à une joie excessive ; il doit conserver en toutes choses une parfaite égalité d'âme, et ne se laisser ni abattre par les maux, ni enfler par les biens. Car c'est la raison seule qui peut nous donner la tranquillité ; et la raison est un guide sûr, qui ne nous égare jamais, pourvu que nous sachions l'écouter. Mais la plupart des hommes, emportés par leurs passions, se laissent entraîner à tout vent de désir ou de crainte, et ne peuvent jamais s'arrêter dans un état fixe et paisible. Ils sont comme la mer agitée par les vents, qui n'a point de repos ; tantôt ils sont élevés jusqu'aux nues par l'orgueil et la vanité, tantôt abîmés dans les profondeurs du découragement par la crainte et la douleur. Ainsi, pour être tranquille, il faut premièrement savoir ce que l'on veut, et se proposer un but constant dans toutes ses actions ; car ceux qui flottent et qui sont incertains de ce qu'ils doivent faire, sont toujours agités et pleins d'inquiétude. Il faut ensuite mesurer ses désirs sur ses forces, et ne point entreprendre au-delà de ce que l'on peut exécuter. Car rien ne trouble davantage l'âme que de vouloir ce qu'on ne peut obtenir, et de se consumer en vains efforts pour des choses qui sont au-dessus de notre portée. Il faut encore se souvenir que tous les biens de la vie sont fragiles et incertains, et qu'il ne faut pas s'y attacher trop fortement, de peur que leur perte ne nous cause une douleur insupportable. Il faut enfin regarder les maux comme inévitables, et les supporter avec patience, parce qu'il est inutile de se révolter contre la nécessité. Voilà les principes qui peuvent nous donner la tranquillité de l'âme : mais ils ne suffisent pas seuls ; il faut encore les mettre en pratique, et les appliquer à toutes les circonstances de la vie. Car ce n'est pas assez de savoir ce qu'il faut faire, il faut le faire ; et ce n'est pas assez de connaître les remèdes, il faut les employer. Ainsi, lorsque vous serez attaqué par quelque passion, soit de colère, soit de tristesse, soit de crainte, soit de désir, ayez recours à la raison, et demandez-lui ce qu'il faut faire. Elle vous répondra que la colère est une folie qui aveugle, et qu'il faut la réprimer ; que la tristesse est une faiblesse qui abat, et qu'il faut la secouer ; que la crainte est un vain fantôme qui nous épouvante, et qu'il faut le mépriser ; que le désir est un feu qui nous brûle, et qu'il faut l'éteindre. Elle vous dira encore que les biens que nous poursuivons avec tant d'ardeur ne sont souvent que des maux déguisés, et que les maux que nous fuyons avec tant d'horreur sont souvent des biens sous une apparence trompeuse. C'est pourquoi il ne faut jamais se laisser emporter à ses impressions, mais examiner toutes choses avec sang-froid, et ne juger que d'après la raison. Si vous voulez acquérir cette tranquillité d'âme, commencez donc par vous connaître vous-même, et sachez ce que vous valez. Ne vous comparez point aux autres, mais à vous-même ; et si vous êtes en état de vous suffire, vous serez heureux. Car le vrai bonheur est dans l'âme, et non dans les choses extérieures ; et la tranquillité est le fruit de la sagesse, et non de la fortune. Ainsi, cultivez votre raison, et vous serez tranquille ; méprisez les biens du monde, et vous serez libre ; ne craignez point la mort, et vous serez invincible. Voilà les vérités que nous devons méditer sans cesse, et que nous devons graver dans notre cœur, si nous voulons goûter les douceurs d'une vie paisible et heureuse.