Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · De la tranquillité de l’âme · De la tranquillité de l’âme (Moralia), § 465c–470e (extraits des parties I et II)

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“Sosius Sénécion : ton souhait est, je crois, de devenir un homme d'action notable, non pas de toi-même et dans ton pays seulement, mais aussi auprès de tous ceux qui savent apprécier les vertus civiles.”

Sosius Sénécion : ton souhait est, je crois, de devenir un homme d'action notable, non pas de toi-même et dans ton pays seulement, mais aussi auprès de tous ceux qui savent apprécier les vertus civiles. Tu penses donc que la tranquillité de l'âme, dont la scolastique fait tant d'honneur, te serait plutôt un obstacle, et tu n'en vois aucun usage dans la vie publique et active. C'est pourquoi je n'emploierai pas d'abord à ton égard des préceptes et des raisonnements, mais des exemples dont tu reconnaîtras l'autorité.

Souviens-toi d'Ulysse, qu'Homère représente comme un homme de tous les temps soucieux de son salut et de sa fortune ; c'est le seul, ou le premier, qu'il appelle « polytropos », homme aux mille ressources. Il souffrait dans son cœur des chagrins sans nombre, comme il le dit lui-même ; et pourtant l'amour du retour, le désir de revoir la fumée qui s'élève de sa ville, le soutien de sa femme, le veuvage de son père, le trouble de son épouse menacée, que les poetes nomment sa compassions envers les autres, l'empêchaient de céder au découragement. C'est pourquoi il endurait de grand courage les dangers des monstres, les naufrages, la perte de ses compagnons, la cruauté des éléments, attendant du temps et des moyens, désormais confié à lui-même, de se conserver entier. Telle est la première des causes de la tranquillité : l'espérance. Telle est aussi la première des maladies de l'âme, ce qui la trouble avant tout : quand l'homme se décourage de lui-même, quand il se dit perdu, quand il crie avec ceux qui ont fui le champ de bataille que tout est perdu. Aussi l'homme qui compte sur lui-même a-t-il toujours des ressources ; et celui qui soupire après la prospérité et blâme les temps ajoute une seconde affliction à la première, comme ceux qui, sur mer, non contents de la tempête, renversent le navire.

Considère aussi Anaxagore. Ayant appris la mort de son fils, il dit : « Je savais que j'avais engendré un mortel. » Et Cléanthès, portant la pierre qui lui semblait propre à son ouvrage, semblait porter la plus lourde ; mais les autres riaient : la fermeté de son visage montrait qu'il portait l'ouvrage de la raison, et non un fardeau. C'est que l'homme dont la vie est éclairée par la raison voit les maux avec sérénité et sans trouble ; et l'homme qui, au contraire, fait sa prospérité de ses biens extérieurs, quand ces biens s'évanouissent, s'évanouit avec eux.

Mais voici, Sosius, ce qui me paraît l'essentiel. Souvent, la fortune ne nous semble pas si affreuse que notre esprit la représente ; c'est nous qui grossissons et enflons les maux par la vue que nous en prenons. Comme les images que les enfants croient voir dans les bois s'évanouissent quand on y porte la lampe, ainsi les terreurs et les chagrins de l'âme, quand on les aborde de près, avec la lumière de la raison, se dissipent. Il en est comme de ces peintres qui font paraître d'énormes démons et des monstres sur des visages à moitié formés : une vue plus attentive révèle des figures vulgaires. Or ce sont nos propres jugements qui sont les peintres de nos chagrins : si nous voulons bien regarder les choses en elles-mêmes et non par les vaines opinions qui s'y mêlent, nous trouverons qu'elles ne valent ni tout le bien ni tout le mal que nous leur prêtons.

De plus, il faut se garder de ces transports où nous blâmons la fortune comme si elle avait oublié son devoir envers nous. Les hommes insensés font comme ceux qui, dans une maison, souhaitent recevoir les meubles d'une autre maison, ou qui, sur une mer, voudraient une autre mer : ils voudraient non pas être heureux, mais être heureux autrement. Or, quelle que soit la situation où l'on se trouve, c'est toujours la même raison qui peut la rendre supportable. Le pilote sait faire de la tempête, non pas des vents favorables ; le médecin sait faire de la maladie, non pas de la santé ; et l'homme d'État, de la mauvaise fortune, non de la bonne. Songe à ceux qui conduisent bien une mauvaise affaire, comme à ces champions qui, s'ils ne peuvent tenir de coup dans les combats, s'y refusent et s'y refusent sans crainte. Le maître d'un navire, quand la tempête l'attaque, jette ses marchandises à la mer ; l'homme tranquille fait de même des choses superflues, puis des choses nécessaires, puis des choses utiles ; car plus de biens s'évanouissent dans nos maux, et plus notre vie reste saine et solide.

Enfin, Sosius, souviens-toi de cette maxime : ce n'est pas l'abondance des biens qui rend l'homme heureux, mais le souverain bien de l'âme, qui est la raison. L'homme tranquille use de tous les temps comme le font les marins d'un vent qui tourne : quand le vent les porte où ils veulent, ils hissent les voiles ; quand il les repousse, ils les amènent et attendent. Aussi celui qui gouverne sa vie avec raison n'a-t-il besoin ni d'une autre fortune ni d'un autre monde ; et c'est pourquoi, si tu veux mener la vie publique sans être emporté par les chagrins et les vaines opinions, commence par régler ta vie privée : amène les voiles de tes désirs, accroche-toi à la raison comme à une ancre, et tu verras que la tranquillité n'est pas un obstacle à l'action, mais sa plus ferme assurance.