Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie de César, paragraphes 21-23

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“D’ailleurs, il s’exposait volontiers à tous les périls et ne se refusait à aucun des travaux de la guerre.”

Cette ardeur et cette émulation pour la gloire étaient produites et nourries en eux par les récompenses et les honneurs que César leur prodiguait ; par l’espérance qu’il leur donnait qu’au lieu de faire servir à son luxe et à ses plaisirs les richesses qu’il amassait dans ces guerres, il les mettait en dépôt chez lui pour être le prix de la valeur, également destiné à tous ceux qui le mériteraient ; et qu’il ne se croyait riche qu’autant qu’il pouvait récompenser la bonne conduite de ses soldats. D’ailleurs, il s’exposait volontiers à tous les périls et ne se refusait à aucun des travaux de la guerre. Ce mépris du danger n’étonnait point ses soldats, qui connaissaient son amour pour la gloire ; mais ils étaient surpris de sa patience dans les travaux, qu’ils trouvaient supérieure à ses forces ; car il avait la peau blanche et délicate, était frêle de corps, et sujet à de fréquents maux de tête et à des attaques d’épilepsie, dont il avait senti les premiers accès à Cordoue. Mais, loin de se faire de la faiblesse de son tempérament un prétexte pour vivre dans la mollesse, il cherchait dans les exercices de la guerre un remède à ses maladies ; il les combattait par des marches forcées, par un régime frugal, par l’habitude de coucher en plein air, et d’endurcir ainsi son corps à toutes sortes de fatigues. Il prenait presque toujours son sommeil dans un chariot ou dans une litière, pour faire servir son repos même à quelque fin utile. Le jour, il visitait les forteresses, les villes et les camps ; et il avait toujours à côté de lui un secrétaire pour écrire sous sa dictée en voyageant, et derrière, un soldat qui portait son épée. Avec cela, il faisait une si grande diligence que la première fois qu’il sortit de Rome, il se rendit, en huit jours, sur les bords du Rhône. Il eut, dès sa première jeunesse, une grande habitude du cheval, et il acquit la facilité de courir à toute bride, les mains croisées derrière le dos. Dans la guerre des Gaules, il s’accoutuma à dicter des lettres étant à cheval, et à occuper deux secrétaires à la fois, ou même un plus grand nombre, suivant Oppius. Il fut, dit-on, le premier qui introduisit dans Rome l’usage de communiquer par lettres avec ses amis, lorsque les affaires pressées ne lui permettaient pas de s’aboucher avec eux, ou que le grand nombre de ses occupations et l’étendue de la ville ne lui en laissaient pas le temps.

On cite un trait remarquable de sa simplicité dans la manière de vivre : Valérius Léo, son hôte à Milan, lui donnant un jour à souper, fit servir un plat d’asperges que l’on avait assaisonnées avec de l’huile de senteur, au lieu d’huile d’olive. Il en mangea sans avoir l’air de s’en apercevoir ; et ses amis s’en étant plaints, il leur en fit des reproches. « Ne devait-il pas vous suffire, leur dit-il, de n’en pas manger, si vous ne les trouviez pas bonnes ? Relever ce défaut de savoir-vivre, ce n’est pas savoir vivre soi-même. » Surpris, dans un de ses voyages, par un orage violent, il fut obligé de chercher une retraite dans la chaumière d’un pauvre homme, où il ne se trouva qu’une petite chambre, à peine suffisante pour une seule personne. « Il faut, dit-il à ses amis, céder aux grands les lieux les plus honorables ; mais les plus nécessaires ; il faut les laisser aux plus malades. » Il fit coucher Oppius dans la chambre, parce qu’il était incommodé, et il passa la nuit, avec ses autres amis, sous une couverture du toit en saillie.

Les Helvétiens et les Tiguriniens furent les premiers peuples de la Gaule qu’il combattit. Après avoir eux-mêmes brûlé leurs douze villes et quatre cents villages de leur dépendance, ils s’avançaient pour traverser la partie des Gaules qui était soumise aux Romains, comme autrefois les Cimbres et les Teutons, à qui ils n’étaient inférieurs ni par leur audace, ni par leur multitude ; on en portait le nombre à trois cent mille hommes, dont quatre-vingt-dix mille étaient en âge de servir. Il ne marcha pas en personne contre les Tiguriniens ; ce fut Labiénus, un de ses lieutenants, qui les défit et les tailla en pièces sur les bords de l’Arar. Il conduisait lui-même son corps d’armée dans une ville alliée, lorsque les Hélvétiens tombèrent sur lui sans qu’il s’y attendît. Il fut obligé de gagner un lieu fort d’assiette, où il rassembla ses troupes et les mit, en bataille. Lorsqu’on lui amena le cheval qu’il devait monter : « Je m’en servirai, dit-il, après la victoire, afin de poursuivre les ennemis ; maintenant marchons à eux, » et il alla les charger à pied. Il lui en coûta beaucoup de temps et de peine pour enfoncer leurs bataillons ; et après les avoir mis en déroute, il eut encore un plus grand combat à soutenir pour forcer leur camp : outre qu’ils y avaient fait avec leurs chariots un fort retranchement, et que ceux qu’il avait rompus s’y étaient ralliés, leurs enfants et leurs femmes s’y défendirent avec le dernier acharnement ; ils se firent tous tailler en pièces, et le combat finit à peine au milieu de la nuit. Il ajouta à l’éclat de cette victoire un succès plus glorieux encore : ce fut de réunir tous les Barbares qui avaient échappé au carnage, de les faire retourner dans le pays qu’ils avaient abandonné, pour rétablir les villes qu’ils avaient brûlées : ils étaient plus de cent mille. Son motif était d’empêcher que les Germains, voyant ce pays désert, ne passassent le Rhin pour s’y établir.