Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie d’Othon, paragraphes 1-4

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“Ils applaudirent à son discours, et pressèrent eux-mêmes le châtiment des coupables ; il n'en fit arrêter que deux, dont la punition ne devait affliger personne, et il s'en retourna au palais.”

Le lendemain, au point du jour, le nouvel empereur se rendit au Capitole ; et, après y avoir offert un sacrifice, il se fit amener Marius Celsus, le reçut et lui parla avec bonté, et l'exhorta à oublier la cause de sa détention, plutôt que de se souvenir de la liberté qu'il lui rendait. Celsus, sans montrer ni bassesse ni ingratitude, lui répondit que le crime même dont on l'accusait était un garant de son caractère, puisqu'on ne lui reprochait que sa fidélité à Galba, à qui il n'avait eu aucune obligation particulière. Toute l'assemblée applaudit aux discours de l'un et de l'autre, et les gens de guerre mêmes en furent satisfaits. Dans le sénat, Othon tint des discours pleins de douceur et de popularité ; il partagea avec Verginius Rufus le temps qui lui restait de son consulat et conserva dans cette dignité tous ceux qu'avaient désignés Néron et Galba. Il conféra des sacerdoces à ceux que leur âge ou leur réputation en rendaient dignes. Tous les sénateurs bannis sous Néron furent rétablis dans la portion de leurs biens qui n'avait pas été vendue, et qu'on put retrouver. Ces commencements rassurèrent les premiers et les principaux citoyens, qui d'abord, tremblants de frayeur, avaient regardé Othon moins comme un homme que comme une furie ou un démon horrible qui venait fondre sur l'empire, et ils conçurent les plus douces espérances d'un gouvernement qui s'annonçait sous de si riants auspices.

Mais rien ne fut plus agréable aux Romains, et plus propre à lui concilier leur affection, que sa conduite envers Tigellinus. Ce scélérat était déjà puni par la crainte secrète qu'il avait d'un châtiment que toute la ville demandait comme une dette publique, et par les maux incurables dont il était tourmenté. Ses débauches détestables, ses dissolutions impies avec d'infâmes prostituées, dont son incontinence lui faisait toujours un besoin dans les bras mêmes de la mort, étaient pour lui, aux yeux des gens sages, le dernier supplice, et un tourment comparable à mille morts. Cependant on ne pouvait, sans chagrin, voir jouir de la lumière du soleil un misérable qui l'avait ravie à tant et à de si grands hommes. Othon l'envoya prendre dans une maison de plaisance qu'il avait auprès de Sinuesse, et où il se tenait avec des vaisseaux tout prêts pour sa fuite. Il offrit d'abord des sommes considérables à celui qui était chargé de l'ordre d'Othon, pour obtenir la permission de s'échapper mais n'ayant pu le séduire, il ne laissa pas de lui faire des présents, et lui demanda le temps de se raser : il l'obtint, et prit un rasoir, avec lequel il se coupa la gorge.

Othon, après avoir donné au peuple une satisfaction si juste, oublia tout ressentiment particulier. Pour complaire à la multitude, il ne refusa pas d'abord d'être appelé Néron sur les théâtres ; il n'empêcha pas même quelques Romains de relever publiquement des statues de cet empereur ; et Claudius Rufus rapporte que les diplômes impériaux envoyés en Espagne, pour les commissions des courriers, portaient ce beau nom de Néron joint à celui d'Othon : mais voyant le déplaisir qu'en avaient les principaux et les plus honnêtes citoyens de Rome, il cessa de le prendre.

Othon commençait ainsi à établir son empire, lorsque les soldats lui donnèrent des sujets d'inquiétude, en l'exhortant sans cesse à se tenir sur ses gardes, à se défier des citoyens les plus distingués, à les éloigner de sa personne, soit que par affection ils craignissent réellement pour ses jours, soit qu'ils ne cherchassent qu'un prétexte pour causer de la sédition et du trouble. L'empereur ayant donné ordre à Crispinus de lui amener la dix-septième cohorte, qui était en garnison à Ostie, et cet officier ayant commencé, avant le jour, à faire charger les armes sur des chariots, les plus audacieux d'entre les soldats se mirent à crier que Crispinus n'était venu que pour de mauvais desseins ; que le sénat méditait quelque changement, et que ces armes étaient non pour César, mais contre César. Ces propos animent et irritent le plus grand nombre : les uns arrêtent les chariots, les autres massacrent deux des centurions, et Crispinus lui-même, qui s'opposait à cette violence ; et tous, prenant leurs armes, s'encouragent mutuellement à voler au secours de l'empereur, et marchent droit à Rome. Ils apprennent, en arrivant, que quatre-vingts sénateurs soupent chez l'empereur ; et sur-le-champ ils se portent au palais, en disant que l'occasion était favorable pour tuer d'un seul coup tous les ennemis de César.

La ville, qui se voyait menacée du pillage, était dans la plus vive inquiétude ; on courait çà et là dans le palais, et Othon lui-même se trouvait dans une grande perplexité, tremblant pour ces sénateurs, qui ne le redoutaient pas moins lui-même. Il les voyait sans voix, les yeux fixés sur lui ; et plusieurs d'entre eux d'autant plus effrayés, qu'ils étaient venus chez Othon avec leurs femmes. Il envoie les capitaines des gardes prétoriennes parler aux soldats, et les adoucir ; il dit à ses convives de se lever de table, et les fait sortir du palais par une porte de derrière. Ils étaient à peine dehors, que les soldats, entrant dans la salle, demandent ce que sont devenus les ennemis de César. Alors Othon se lève sur son lit, leur parle longtemps pour les apaiser, n'épargne ni prières, ni larmes, et, après bien des efforts, vient enfin à bout de les renvoyer. Le lendemain, il leur fit distribuer douze cent cinquante drachmes par tête, et se rendit au camp, où, après avoir loué en général les soldats de l'affection et du zèle qu'ils lui avaient témoignés, il leur dit qu'il y en avait parmi eux dont les intentions n'étaient point pures, qui faisaient calomnier la douceur et la fidélité de leurs compagnons ; il les pria de partager son ressentiment, et de l'aider à les punir. Ils applaudirent à son discours, et pressèrent eux-mêmes le châtiment des coupables ; il n'en fit arrêter que deux, dont la punition ne devait affliger personne, et il s'en retourna au palais.