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“Il n'apprit jamais, dit-on, les lettres grecques, et ne voulut pas même se servir de cette langue dans aucune affaire importante ; il trouvait ridicule d'apprendre la langue d'un peuple esclave.”
Nous ne pouvons dire quel fut le troisième nom de Marius, et nous sommes dans la même ignorance sur Quintus Sertorius, celui qui fut longtemps maître de l'Espagne, et sur Lucius Mummius, le destructeur de Corinthe ; car le surnom d'Achaïcus que porta ce dernier, celui d'Africanus donné à Scipion, et celui de Macédonicus dont Métellus fut honoré, étaient tirés de leurs victoires. C'est par là que Posidonius croit convaincre d'erreur ceux qui veulent que le troisième nom des Romains fût leur nom propre, comme Camille, Marcellus, Caton ; il s'ensuivrait, dit-il, de leur opinion, que ceux qui n'auraient que deux noms n'auraient pas eu de nom propre. Mais il ne prend pas garde que, d'après son raisonnement, les femmes n'auraient pas non plus de nom propre ; car on ne voit pas de femme qui porte le premier nom que Posidonius donne pour le nom propre des Romains, en faisant du premier des deux autres le nom commun de toute la famille, tels que les Pompéiens, les Manliens, les Cornéliens, comme on dit les Héraclides, les Pélopides ; et du second, une sorte d'épithète prise du caractère, des actions, des formes et des affections du corps ; tels que Macrinus, Torquatus, Sylla. II en était de même, chez les Grecs, de Mnémon, de Grypus et de Callinicus. Mais sur ces points la diversité des usages donnerait lieu à de grandes discussions.
Quant à la figure de Marius, nous avons vu à Ravenne, dans les Gaules, sa statue en marbre, qui justifie ce qu'on rapporte de l'austérité et de la rudesse de ses mours. Doué d'une complexion robuste, courageux, et né pour les armes, ayant reçu une éducation plus militaire que civile, il porta dans l'exercice des emplois et des charges une violence de caractère qu'il ne sut pas modérer. Il n'apprit jamais, dit-on, les lettres grecques, et ne voulut pas même se servir de cette langue dans aucune affaire importante ; il trouvait ridicule d'apprendre la langue d'un peuple esclave. Après son second triomphe, il donna des jeux grecs pour la dédicace d'un temple ; et, étant venu au théâtre pendant qu'on les célébrait, il s'assit un moment et sortit aussitôt. Platon disait souvent au philosophe Xénocrate, dont les mours paraissaient trop sauvages : « Mon cher Xénocrate, sacrifiez aux Grâces. » Si de même on avait pu persuader Marius de sacrifier aux Grâces et aux Muses grecques, il n'aurait pas terminé les belles actions qui l'avaient illustré dans la paix comme dans la guerre, par la fin la plus honteuse ; et sa colère, son ambition déplacée, son insatiable avarice, ne l'auraient pas jeté dans une vieillesse féroce, qu'il souilla par les plus grandes cruautés.
Il naquit de parents obscurs et pauvres, réduits à gagner leur vie du travail de leurs mains. Son père s'appelait, comme lui, Marius, et sa mère, Fulcinie. II ne vint pas de bonne heure à Rome, et ne connut que tard les mours et les usages de la ville. Il avait passé les premières années de sa vie dans un bourg de l'Arpinum, nommé Cerrétinum, où il menait une vie grossière, en comparaison de la politesse et de l'urbanité des villes, mais tempérante, et semblable à celle des anciens Romains. II fit sa première campagne contre les Celtibériens, pendant que Scipion l'Africain faisait le siège de Numance. Ce général eut bientôt reconnu dans Marius une grande supériorité de courage sur tous les autres jeunes gens ; il lui vit embrasser avec la plus grande facilité la nouvelle discipline que Scipion avait introduite dans des armées corrompues par le luxe et par la mollesse. II combattit un jour un des ennemis à la vue de son général, et le tua. Scipion chercha depuis à se l'attacher en le comblant d'honneurs ; et un soir que Marius était à sa table, la conversation étant tombée, après le souper, sur les généraux de ce temps-là, un des convives, soit qu'il fût véritablement dans le doute, soit qu'il voulût flatter Scipion, lui demanda quel capitaine le peuple romain aurait après lui pour le remplacer. Scipion, qui avait Marius au-dessous de lui, le frappa doucement de la main sur l'épaule, en disant : « Ce sera peut-être celui-ci ; » tant ces deux hommes étaient heureusement nés, l'un pour annoncer dès sa jeunesse sa grandeur future, et l'autre pour conjecturer quelle fin aurait le début de ce jeune homme !
Ce mot de Scipion fut, dit-on, pour Marius comme une voix divine qui, l'élevant aux plus hautes espérances, le porta à se livrer à l'administration des affaires ; et la faveur de Cécilius Métellus, dont la maison avait toujours protégé la famille de Marius, le fit nommer tribun du peuple. Pendant son tribunat, il proposa, sur la manière de donner les suffrages, une loi qui paraissait priver les nobles de l'influence qu'ils avaient dans les jugements. Le consul Cotta, ayant combattu cette loi, persuada le sénat de s'y opposer, et de citer Marius pour rendre raison de sa conduite. Le décret fut rendu, et Marius entra dans le sénat, non avec l'embarras d'un jeune homme qui, sans être connu par aucune action d'éclat, ne faisait que d'entrer dans le gouvernement ; mais, prenant d'avance l'air assuré que lui donnèrent depuis ses grands exploits, il menaça le consul de le faire traîner en prison, s'il ne faisait révoquer le décret. Cotta se tournant vers Métellus pour prendre sa voix, ce sénateur se leva et soutint l'avis du consul. Marius fit venir du dehors un licteur, et lui ordonna de conduire Métellus en prison. Celui-ci en appela aux autres tribuns ; mais aucun d'eux n'ayant pris sa défense, le sénat crut devoir céder, et retira son décret. Marius, fier de sa victoire, sort du sénat, et se rend à l'assemblée du peuple, où il fait passer la loi. Ce début fit juger qu'on ne le verrait jamais ni plier par crainte, ni céder par honte, et que, pour servir les intérêts du peuple, il opposerait au sénat la plus forte résistance, mais bientôt il effaça cette opinion par une conduite toute contraire. Quelqu'un ayant proposé de faire aux citoyens une distribution gratuite de blé, Marius s'y opposa fortement ; et, ayant fait rejeter la loi, il obtint également l'estime des deux partis, qui le jugèrent incapable de favoriser l'un ou l'autre contre l'intérêt de la république.