Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie d’Alexandre, paragraphes 37-38

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“En arrivant il quitta ses armes et se mit au bain : « Allons laver, dit-il, dans le bain de Darius, la sueur de la bataille.”

Darius avait dans son armée un homme nommé Amyntas, qui s’était enfui de Macédoine et qui connaissait le caractère d’ Alexandre. Quand il vit Darius se disposer à passer les défilés des montagnes pour marcher contre ce prince, il le conjura de l’attendre dans le lieu où il se trouvait, afin de combattre, dans des plaines spacieuses et découvertes, un ennemi qui lui était si inférieur en nombre. Darius lui ayant répondu qu’il craignait que les ennemis ne prissent subitement la fuite et qu’Alexandre ne lui échappât : « Ah ! seigneur, répondit Amyntas, rassurez-vous sur ce point ; Alexandre ne manquera pas de venir à vous, et sûrement il est déjà en marche. » Darius, loin d’être persuadé par ce que lui disait Amyntas, leva son camp et marcha vers la Cilicie, pendant qu’Alexandre allait en Syrie au-devant de lui ; mais ils se manquèrent dans la nuit et revinrent chacun sur leurs pas. Alexandre, charmé de cet heureux hasard, se hâtait de joindre son ennemi dans les défilés, tandis que Darius cherchait à reprendre son ancien camp et à retirer ses troupes des détroits où elles étaient engagées : il commençait à reconnaître le tort qu’il avait eu de se jeter dans des lieux resserrés par la mer, par les montagnes et par le fleuve Pinarus, peu propres par conséquent à la cavalerie ; d’ailleurs très coupés et d’une assiette favorable à un ennemi inférieur en nombre. La fortune donnait à Alexandre le poste le plus avantageux ; mais il surpassa ce bienfait de la fortune en s’assurant la victoire par son habileté à ranger ses troupes en bataille. Quoique l’armée des ennemis fût très supérieure en nombre, il ne lui laissa pas la facilité d’envelopper la sienne : il fit déborder son aile droite sur la gauche des ennemis ; et, s’étant réservé le commandement de cette aile, il mit en fuite les Barbares qu’il avait en tête, combattit toujours aux premiers rangs et fut blessé à la cuisse d’un coup d’épée ; suivant Charès, ce fut de la main même de Darius, avec qui Alexandre s’était mesuré ; mais ce prince, en écrivant à Antipater les détails de cette bataille, ne nomme point celui qui le blessa ; il dit seulement qu’il reçut à la cuisse un coup d’épée, et que sa blessure n’eut point de suite fâcheuse.

Malgré cette victoire brillante, qui coûta plus de cent dix mille hommes aux ennemis, Alexandre ne put se rendre maître de la personne de Darius, qui, ayant pris la fuite, avait sur lui quatre ou cinq stades d’avance ; il ne prit que son char et son arc et revint joindre son armée. Il trouva les Macédoniens occupés à piller le camp des Barbares, d’où ils emportaient des richesses immenses, quoique Darius, pour rendre ses troupes plus propres au combat, leur eût donné peu de bagages et en eût laissé à Damas la plus grande partie. Ils avaient réservé à leur roi la tente de Darius, qu’il trouva remplie d’officiers de sa maison richement vêtus, de meubles précieux et d’une grande quantité d’or et d’argent. En arrivant il quitta ses armes et se mit au bain : « Allons laver, dit-il, dans le bain de Darius, la sueur de la bataille. — Dites plutôt dans le bain d’Alexandre, repartit un de ses courtisans ; car les biens des vaincus appartiennent aux vainqueurs et doivent en prendre le nom. » Quand Alexandre vit les bassins, les baignoires, les urnes, les boîtes à parfums, le tout d’or massif et d’un travail parfait ; quand il respira l’odeur délicieuse des aromates et des essences dont la chambre était embaumée ; quand de là il fut passé dans la tente même, et qu’il eut admiré son élévation et sa grandeur, la magnificence des lits et des tables, la somptuosité et la délicatesse du souper, il se tourna vers ses amis et leur dit : Voilà ce qu’on appelait être roi.