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“Un autre grammairien lui ayant dit qu’il avait un Homère corrigé de sa main : « Eh !”
Il reconnut alors sa vaine et fausse gloire,
Comme un coq baisse l’aile en cédant la victoire.
Il regarda le soin que Socrate prenait des jeunes gens comme un ministère dont les dieux avaient chargé ce philosophe pour l’instruction et le salut de ceux qui s’attachaient à lui. Commençant donc à se mépriser lui-même autant qu’il admirait Socrate, qu’il estimait son amitié et respectait sa vertu, il se forma insensiblement une image de l’amour, ou plutôt un contre amour, suivant l’expression de Platon. On était étonné de le voir souper et lutter tous les jours avec Socrate, loger à l’armée sous la même tente que lui ; au contraire, traiter avec dureté tous ceux qui le recherchaient, les insulter publiquement, comme il fit à Anytus, fils d’Anthémion. Cet Anytus aimait Alcibiade ; et, l’ayant invité un jour qu’il avait à souper quelques étrangers, il éprouva de sa part un refus. Le soir, après avoir fait la débauche dans sa maison avec ses amis, il va tout en désordre chez Anytus, s’arrête à la porte de la salle ; et voyant les tables couvertes de vaisselle d’or et d’argent, il ordonne à ses esclaves d’en prendre la moitié et de l’emporter chez lui ; et, sans daigner entrer dans la salle, il se retire. Les convives d’Anytus se récrièrent avec indignation sur l’insolence et l’audace d’Alcibiade : « Au contraire, leur dit Anytus, il me traite avec ménagement et avec bonté, puisque, maître de tout prendre, il m’en laisse la moitié. »
C’est ainsi qu’il agissait avec tous ses adorateurs. Il ne se montra plus doux qu’envers un étranger qui s’était établi à Athènes ; cet homme, ayant vendu le peu de bien qu’il avait, en forma la somme de cent statères, qu’il offrit à Alcibiade, en le pressant de les accepter. Alcibiade sourit ; et charmé de la simplicité de cet homme, il l’invite à souper. Après l’avoir bien traité, il lui rend son argent, et lui ordonne de se trouver le lendemain sur la place, où l’on devait donner à bail les fermes publiques, et d’y mettre l’enchère. Cet homme s’en étant défendu, parce que ce bail était de plusieurs talents, Alcibiade le menaça, s’il ne s’y rendait, de lui faire donner les étrivières. Il avait à se plaindre des fermiers, et voulait s’en venger. L’étranger se rendit donc le lendemain matin sur la place, et mit l’enchère d’un talent. Les fermiers indignés se liguent tous contre lui, et exigent qu’il nomme quelqu’un pour être sa caution, persuadés qu’il n’en trouverait pas. Cet homme, interdit à cette proposition, se retirait déjà, lorsqu’Alcibiade cria de loin aux archontes : « Ecrivez mon nom ; cet homme est de mes amis, et je suis sa caution. » Les fermiers se trouvèrent eux-mêmes fort embarrassés ; accoutumés à payer avec le produit du second bail les arrérages du premier, et ne voyant pas d’autre expédient, ils offrent de l’argent à cet homme pour l’engager à se désister. Alcibiade ne voulut pas qu’il reçût moins d’un talent ; ils le donnèrent, et Alcibiade, content de lui avoir procuré ce bénéfice, lui permit de retirer sa parole.
Quoique Socrate eût dans sa tendresse pour Alcibiade des rivaux nombreux et puissants, souvent néanmoins il prenait le dessus dans le cœur de ce jeune homme, dont le bon naturel cédait à des discours qui le touchaient vivement, et qui portaient dans son âme une telle émotion, qu’ils lui faisaient verser des larmes. Quelquefois aussi, séduit par ses flatteurs, qui lui procuraient sans cesse de nouveaux plaisirs, il échappait à Socrate, qui courait alors après lui comme après un esclave fugitif ; car il était le seul qu’Alcibiade craignît et respectât, tandis qu’il se moquait de tous les autres. Aussi Cléante disait-il que Socrate ne tenait Alcibiade que par les oreilles ; et que ses rivaux avaient, pour le saisir, plusieurs autres moyens que ce philosophe ne voulait pas employer, la bonne chère et les plaisirs. En effet, Alcibiade se laissait facilement entraîner à la volupté ; et ce que Thucydide rapporte de son intempérance et de sa vie licencieuse ne donne que trop lieu de le penser. Mais les corrupteurs de sa jeunesse, le prenant surtout par son ambition et par son amour pour la gloire, le poussaient prématurément à de grandes entreprises, et lui persuadaient qu’aussitôt qu’il se serait mêlé des affaires publiques, non seulement il effacerait la gloire de tous les généraux et de tous les orateurs d’Athènes, mais qu’il surpasserait encore la puissance et la réputation dont Périclès lui-même jouissait dans la Grèce. Le fer amolli par le feu acquiert de la force et de la densité lorsqu’on le trempe à froid ; de même Alcibiade, amolli par les délices et plein de vanité, n’était pas plus tôt entre les mains de Socrate, que ce philosophe, le fortifiant par ses discours, le faisait rentrer en lui-même, le rendait humble et modeste, en lui montrant combien il avait de défauts, et à quelle distance il était de la vertu. À peine sorti de l’enfance, il entra un jour dans l’école d’un grammairien, et lui demanda un livre d’Homère. Le grammairien lui ayant répondu qu’il n’avait rien des ouvrages de ce poète, Alcibiade lui donna un soufflet et sortit. Un autre grammairien lui ayant dit qu’il avait un Homère corrigé de sa main : « Eh ! quoi, lui dit Alcibiade, tu es capable de corriger Homère, et tu montres la grammaire à des enfants ? Que ne formes-tu plutôt des hommes ? » Il alla un jour chez Périclès ; et ayant frappé à sa porte, on lui dit qu’il était occupé, qu’il travaillait à rendre ses comptes : « Ne ferait-il pas mieux, dit Alcibiade en s’en allant, de travailler à ne pas les rendre ? »