Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie d’Othon, paragraphes 13-15

5 min de lecture

“D’autres assurent que les deux armées eurent souvent la volonté de se réunir, pour élever en commun, à l’empire, celui des généraux présents qu’elles en jugeraient le plus digne ; et si elles ne pouvaient s’accorder, d’en déférer le choix au sénat.”

Cependant Othon, en arrivant à son camp de Bébriac, petite ville voisine de Crémone, délibéra, avec ses officiers, s'il livrerait bataille aux ennemis. Proculus et Titianus en furent d'avis ; ils voulaient qu'on profitât de la confiance qu'inspirait aux soldats leur victoire récente, et qu'au lieu de laisser refroidir leur courage et leur ardeur, on les menât tout de suite à l'ennemi, avant que Vitellius fût arrivé des Gaules. Paulinus, au contraire, représentait que les ennemis avaient toutes les troupes avec lesquelles ils se proposaient de combattre, et qu'ils ne manquaient de rien : qu'Othon attendait de la Mésie et de la Pannonie une armée aussi nombreuse que celle qu'il avait déjà ; qu'il devait donc choisir son temps, au lieu de prendre celui des ennemis ; que ses troupes, qui témoignaient tant de confiance lorsqu'elles étaient peu nombreuses, n'auraient pas moins d'ardeur quand leur nombre serait augmenté ; qu'elles n'en combattraient. au contraire, qu'avec plus de courage. « Et sans cela, ajoutat-il, les délais sont à notre avantage, parce que nous avons tout en abondance ; au lieu que le retard sera funeste à Cécina, qui, campé dans un pays ennemi, se verra bientôt réduit à manquer des choses même les plus nécessaires. » L'avis de Paulinus fut appuyé par Marius Celsus ; Annius Gallius était absent ; il se faisait traiter d'une chute de cheval. Othon lui écrivit pour le consulter, et il lui répondit de ne pas se presser, et d'attendre l'armée de Mésie, qui était en chemin. Othon ne se rendit point à ce dernier avis ; le sentiment de ceux qui le poussaient à combattre l'emporta.

On en donne plusieurs motifs : le plus vraisemblable, c'est que les soldats prétoriens qui composent la garde de l'empereur, assujettis alors à une exacte discipline dont ils faisaient en quelque sorte l'essai, regrettant les spectacles, les fêtes de Rome et la vie oisive qu'ils y menaient sans avoir à combattre, ne souffraient pas qu'on apportât aucun retard à l'impatience qu'ils avaient de livrer bataille, se tenant assurés de renverser l'ennemi du premier choc. Othon lui-même, à ce qu'il paraît, ne pouvait plus supporter l'incertitude de l'avenir, ni endurer cette agitation d'esprit que sa mollesse naturelle et l'inexpérience du malheur lui rendaient si pénible. Peu accoutumé à envisager le péril, fatigué des soins accablants qui en étaient la suite, il ne sut que se hâter, et se jeter, pour ainsi dire les yeux fermés, dans le précipice, en abandonnant tout au hasard. Tel est le récit de l’orateur Secundus, secrétaire d’Othon. D’autres assurent que les deux armées eurent souvent la volonté de se réunir, pour élever en commun, à l’empire, celui des généraux présents qu’elles en jugeraient le plus digne ; et si elles ne pouvaient s’accorder, d’en déférer le choix au sénat. Il n’est pas sans invraisemblance qu’aucun des deux empereurs ne leur paraissant digne de ce rang suprême, les véritables soldats romains, ceux qui avaient de la sagesse et de l’expérience, n’eussent été frappés de ces pensées que ce serait une chose aussi honteuse que déplorable, de se précipiter eux-mêmes dans les malheurs où leurs ancêtres, par un aveuglement digne de pitié, s’étaient jetés mutuellement, d’abord pour les factions de Sylla et de Marius, ensuite pour celles de César et de Pompée ; et de s’y précipiter pour donner l’empire à Vitellius ou à Othon : à l’un, pour assouvir son ivrognerie et sa voracité ; à l’autre, pour satisfaire son luxe et ses débauches. Ces dispositions des troupes engageaient Celsus à différer, dans l’espérance que, sans combat et sans effort, les affaires se décideraient d'elles-mêmes ; mais ce fut la crainte de ce dénouement qui porta Othon à presser la bataille.

Il s'en retourna sur-le-champ à Brexelles et cette retraite fut une grande faute de sa part, en ce qu'elle ôta à ses troupes la honte et l'émulation que sa présence leur eût inspirées ; en second lieu, parce que emmenant avec lui, pour sa garde, les meilleurs et les plus zélés des cavaliers et des gens de pied, il coupa, pour ainsi dire, le nerf de son armée. Il y eut ces jours-là un combat, aux bords du Pô, pour un pont que Cécina voulait jeter sur ce fleuve, et dont les troupes othoniennes voulaient empêcher la construction. Comme elles n'y pouvaient réussir, elles mirent dans des bateaux des torches enduites de poix et de soufre ; et, après les avoir allumées, elles abandonnèrent les bateaux au vent, qui les porta sur les ouvrages des ennemis. Il s'éleva d'abord une fumée épaisse, et bientôt une flamme considérable, dont ceux qui conduisaient les barques furent tellement effrayés, qu'en se jetant dans le fleuve ils renversèrent les bateaux, et se livrèrent aux coups et à la risée des ennemis. Les troupes de Germanie allèrent charger les gladiateurs d'Othon, pour leur disputer une île située au milieu du Pô ; elles les repoussèrent, et en tuèrent un grand nombre.