Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie d’Alcibiade, paragraphes 26-38

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“Il avait un grand talent pour la parole, comme l’attestent les poètes comiques, et surtout le plus grand des orateurs, qui, dans son oraison contre Midias, dit qu’Alcibiade fut l’homme de son temps qui eut le plus d’éloquence.”

Sa naissance et ses richesses, le courage qu’il avait montré dans les combats, le grand nombre de ses parents et de ses amis, étaient autant de portes qui lui facilitaient l’entrée du gouvernement. Mais il aimait beaucoup mieux ne devoir qu’au charme de son éloquence le crédit et l’autorité qu’il désirait d’acquérir. Il avait un grand talent pour la parole, comme l’attestent les poètes comiques, et surtout le plus grand des orateurs, qui, dans son oraison contre Midias, dit qu’Alcibiade fut l’homme de son temps qui eut le plus d’éloquence. Si nous en croyons Théophraste, écrivain aussi versé dans l’étude de l’histoire et de l’antiquité qu’aucun autre philosophe, Alcibiade était l’orateur le plus habile à trouver et à imaginer ce qui convenait à son sujet ; mais les idées et les termes les plus propres à les exprimer ne se présentant pas toujours facilement à son esprit, il hésitait souvent, il s’arrêtait au milieu de son discours, ou répétait les derniers mots, afin de penser à ce qu’il devait dire ensuite.

Le grand nombre de ses chars et la quantité de chevaux qu’il entretenait lui avaient acquis aussi beaucoup de célébrité. Personne, avant lui, ni particulier, ni roi même, n’avait envoyé sept chars à la fois aux jeux olympiques ; mais l’honneur qu’il eut de remporter le premier, le second et le quatrième prix, selon Thucydide, ou le troisième, suivant Euripide, efface l’éclat et la gloire de tous ceux qui ont le plus brillé dans cette carrière. Voici ce qu’en dit Euripide dans une de ses odes :

Ô fils de Clinias, je célèbre ta gloire ;

Il est grand, il est beau d’obtenir la victoire :

Mais sur ton char, traîné par des coursiers fougueux,

Triompher par trois fois dans ces illustres jeux ;

Deux fois, de l’olivier la tête couronnée,

Par tes brillants succès voir la Grèce étonnée ;

Être de tes rivaux proclamé le vainqueur ;

Seul tu reçus des dieux cette insigne faveur.

Mais rien ne contribua tant à relever l’éclat de ses victoires que l’émulation des villes à son égard : les Éphésiens lui dressèrent une tente magnifique ; ceux de Chio nourrirent ses chevaux, et lui fournirent un grand nombre de victimes ; les Lesbiens lui donnèrent le vin, et lui entretinrent une table ouverte à tout le monde. Il est vrai que la calomnie, ou être la mauvaise foi dont il usa pour satisfaire son ambition, donna lieu à des propos fâcheux contre lui. Un Athénien, nommé Diomède, homme de bien et ami d’Alcibiade, désirait passionnément de remporter le prix aux jeux olympiques : ayant appris que les Argiens avaient un très beau char qui appartenait au public, et sachant tout le crédit et le grand nombre d’amis qu’Alcibiade avait à Argos, il le pria de lui acheter ce char. Alcibiade l’acheta pour lui-même, sans se mettre en peine de Diomède qui en fut très offensé, et qui prit les dieux et les hommes à témoins de cette perfidie. Il paraît que l’affaire fut portée en justice ; car nous avons un discours d’Isocrate sur ce char, pour le fils d’Alcibiade ; il est vrai que la partie adverse est nommée Tisias, et non pas Diomède.

Dès qu’Alcibiade fut entré dans la carrière de l’administration, quoique encore très jeune, il eut bientôt effacé tous les autres orateurs. Deux seulement purent soutenir la concurrence : Phéax, fils d’Érasistrate, et Nicias, fils de Nicératus. Celui-ci était déjà vieux, et passait pour un des meilleurs généraux d’Athènes. Phéax commençait, comme Alcibiade, à s’élever dans la république. Issu de parents illustres par leur naissance, il était inférieur à son rival sous plusieurs rapports, et surtout du côté de l’éloquence : il avait plutôt le talent de la conversation ou l’art de persuader dans une discussion particulière, que la force nécessaire pour soutenir de grands combats dans l’assemblée du peuple. Il avait, dit Eupolis,

Le talent de parler, non celui de bien dire.