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“Brutus et Cassius, effrayés de cette fureur populaire, sortirent de la ville peu de jours après.”
Mais quand on eut ouvert le testament de César, et qu’on y eut lu qu’il laissait à chaque Romain un legs considérable ; qu’ensuite on vit porter, à travers la place, son corps sanglant et déchiré de plaies, le peuple, ne se contenant plus et ne gardant aucune modération, fit un bûcher des bancs, des barrières et des tables qui, étaient sur la place, et brûla le corps de César. Prenant ensuite des tisons enflammés, il courut en foule aux maisons des meurtriers, pour y mettre le feu ; plusieurs même se répandirent dans la ville, et les cherchèrent dans le dessein de les mettre en pièces ; mais on ne put les découvrir, parce qu’ils se tinrent bien renfermés. Un des amis de César, nommé Cinna, avait eu, la nuit précédente, un songe assez extraordinaire : il avait cru voir César qui l’invitait à souper, et qui, sur son refus, l’avait pris par la main et l’avait entraîné, malgré sa résistance. Quand il apprit qu’on brûlait, sur la place, le corps du dictateur, il se leva ; et quoique inquiet du songe qu’il avait eu, quoique malade de la fièvre, il y courut pour rendre à son ami les derniers devoirs. Lorsqu’il arriva sur la place, quelqu’un du peuple le nomma à un citoyen qui lui demandait son nom ; celui-ci le dit à un autre ; et bientôt il courut dans toute la foule que c’était un des meurtriers de César : il y avait en effet un des conjurés qui s’appelait Cinna ; et le peuple, prenant cet homme pour le meurtrier, se jeta sur lui, et le mit en pièces sur la place même. Brutus et Cassius, effrayés de cette fureur populaire, sortirent de la ville peu de jours après. Je raconterai dans la vie de Brutus ce qu’ils firent depuis, et les malheurs qu’ils éprouvèrent.
César mourut âgé de cinquante-six ans, et ne survécut guère que de quatre ans à Pompée. Cette domination, ce pouvoir souverain qu’il n’avait cessé de poursuivre à travers mille dangers, et qu’il obtint avec tant de peine, ne lui procura qu’un vain titre, qu’une gloire fragile, qui lui attirèrent la haine de ses concitoyens. Mais ce génie puissant qui l’avait conduit pendant sa vie le suivit encore après sa mort ; il s’en montra le vengeur, en s’attachant sur les pas de ses meurtriers et par terre et par mer ; jusqu’à ce qu’il n’en restât plus un seul de ceux qui avaient pris la moindre part à l’exécution, ou qui avaient seulement approuvé le complot. Entre les événements humains, il n’en est pas de plus étonnant que celui qu’éprouva Cassius : vaincu à la bataille de Philippes, il se tua de la même épée dont il avait frappé César ; et parmi les phénomènes célestes, on vit un premier signe remarquable dans cette grande comète qui, après le meurtre de César, brilla avec tant d’éclat pendant sept nuits et disparut ensuite. Un second signe, ce fut l’obscurcissement du globe solaire, qui parut fort pâle toute cette année-là, et qui chaque jour, à son lever, au lieu de rayons étincelants, n’envoyait qu’une lumière faible et une chaleur si languissante, que l’air fut toujours épais et ténébreux ; car la chaleur seule peut le raréfier ; son intempérie fit avorter les fruits, qui se flétrirent avant que d’arriver à leur maturité.
Mais rien ne prouve davantage comment le meurtre de César avait déplu aux dieux que le fantôme qui apparut à Brutus. Pendant qu’il se disposait à faire passer son armée du port d’Abyde au rivage opposé, il se reposait la nuit dans sa tente, suivant sa coutume, sans dormir et réfléchissant sur l’avenir. C’était de tous les généraux celui qui avait le moins besoin de sommeil, et que la nature avait fait pour veiller le plus longtemps. Il crut entendre quelque bruit à la porte de sa tente ; et en regardant à la clarté d’une lampe prête à s’éteindre, il aperçut un spectre horrible, d’une grandeur démesurée, et d’une figure hideuse. Cette apparition lui causa d’abord de l’effroi ; mais quand il vit que le spectre, sans faire aucun mouvement et sans rien dire, se tenait en silence auprès de son lit, il lui demanda qui il était : « Brutus, lui répondit le fantôme, je suis ton mauvais génie, et tu me verras à Philippes. — Eh bien ! reprit Brutus d’un ton assuré, je t’y verrai. » Et aussitôt le spectre s’évanouit. Quelque temps après, à la bataille de Philippes contre Antoine et César, il remporta une première victoire, renversa de son côté tout ce qui lui faisait tête, et poursuivit les fuyards jusqu’au camp de César, qui fut livré au pillage. Il se préparait à un second combat, lorsque ce même spectre lui apparut encore la nuit, sans proférer une seule parole. Brutus, qui comprit que son heure était venue, se précipita volontairement au milieu des plus grands dangers. Cependant il ne mourut pas dans le combat ; ses troupes ayant été mises en déroute, il se retira sur une roche escarpée ; là, se jetant sur son épée, avec l’aide d’un de ses amis, il se l’enfonça dans la poitrine, et expira sur le coup.
Fin de la Vie de César